Kazhnuz

« Les gardiens, comme vous savez, sont les garants d’un bon équilibre entre les deux mondes. Depuis la mort de Merlin et la fondation par cinq de ses disciples de l’Ordre, ils se sont occupé de baisser les ingérences de la magie sur Terre, et les ingérences des états terrestre sur la Contre-Terre, jusqu’à ce que notre existence deviennent un secret pour les terriens. Ils sont la barrière contre la prédiction la plus funeste qui a été faite : La guerre entre les deux mondes. »

Tobias s’approchait silencieusement dans la nuit, se remémorant les cours qu’il avait à l’université. Il portait encore son uniforme. Ses longs cheveux encadraient son visage à l’air particulièrement calme, éclairé cependant par ses yeux, qui luisaient légèrement comme à chaque fois qu’un être vivant utilisant la magie. Rien ses manières ne montrait la fureur qui l’habitait.

À l’origine, tout indiquait Tobias comme un futur rat de bibliothèque, entrant dans l’Académie, et étudiant les arts magiques. Tout, sauf un de ses désirs : améliorer le monde. Tobias aurait aimé être l’un des engrenages d’un mécanisme qui encouragerait le meilleurs, qui aiderait à produire un plus beau monde. Alors il s’était engagé chez les gardiens, était devenu plus fort et plus puissant. Il aurait voulu être l’une des clefs qui ouvraient la porte de la paix, il aurait voulu sauver des vies et aider des gens. Et c’est ce qu’il faisait. Tout aurait dû être pour le mieux.

Il glissait silencieusement dans les geôles. Infiltrer le bâtiment avait été un jeu d’enfant, il avait passé des jours à placer une malédiction en ces lieux pour réussir à endormir tout les gardes. Un véritable travail d’orfèvre fait en but de son attaque. Sa véritable mission allait pouvoir commencer : libérer ceux qui le suivaient. Jamais il n’aurait cru qu’il rentrerait dans la clandestinité. Il avait toujours été le premier de la classe. La personne sage et obéissante. Mais un jour il vit l’injustice profonde de son ordre. Une jeune femme de la Terre, qu’il ne connaissait absolument pas, ne voulu pas que son fils lui soit prit par son époux pour entrer dans l’ordre des gardiens sur la Contre-Terre. Quand celle-ci commença a évoquer la possibilité de révéler le secret, son époux monta alors tout un complot des plus terrible. L’homme enleva leur enfant, et disparu en emportant avec lui de la mémoire de sa femme tout souvenir de lui et leur enfant. Il fit croire au monde entier qu’elle avait perdu la raison et avait tué son époux et son enfant. Pour satisfaire les ambitions qu’il nourrissait envers son fils, cet homme avait détruit la vie de sa propre femme. Tobias avait remué ciel et terre pour qu’une sentence soit appliqué.

Mais le gardien était vu comme un héros, et toujours des excuses lui avaient été trouvées. Alors Tobias était allé plus loin, il avait quitté les gardiens. Si le secret entre les mondes était destiné à tuer et à détruire des vies, il fallait alors y mettre fin. Il avait commencé de manière légale. A faire porter son discours. Utiliser sa colère de manière rationnel. Mais petit à petit, tout était fait pour réduire au silence ceux qui ne voulaient pas du statu-quo. Alors son groupe entra dans la clandestinité.

Alors il se mit à combattre.

Arrivant devant les cellules, il récita son sortilège savamment préparé. Il avait passé des semaines à préparer cette évasion. Celles et ceux qui avaient décidé de le suivre avaient été capturé lors d’une bataille contre le magicien qui avait causé le début de toute cette histoire. Contre cet homme prêt à trahir sa propre femme et à détruire sa vie. Cependant, si Tobias avait surpassé son ennemi, tout cela avait été guet-apens, et ils avaient été capturé. Le rebelle avait dû attendre son heure dans l’ombre.

Mais désormais, ils fuyaient dans la nuit, loin de la prison et de ses gardes ronflants. La fureur de Tobias pourrait alors continué, tourné entièrement vers un objectif : arrêter à jamais les injustices et les horreurs faites au nom du secret de l’existence de la Contre-Terre.

Édeline regardait le gouffre qui se trouvait devant elle. Un trou béant dans le sol. Une crevasse dont le fond n’était pas visible. Des kilomètres de diamètres, et une profondeur inconnue. Une brume emplissait le gigantesque cratère, rendant impossible toute mesure. Seule l’ombre, l’obscurité la plus totale semblait se trouver au bout de la chute. Les bords étaient abrupts et impossibles à escalader, dans un sens comme dans l’autre, et même avec une corde ou un appareil volant, les vents violents qui s’engouffraient feraient se percuter violemment contre les murs quelqu’un qui tenterait une descente.

Personne ne savait ce qui se trouvait au fond de ce gouffre, derrière toute cette brume.

Était-ce une vallée perdue comme dans les récits fantastiques ? Un monde isolé du reste de la terre ou se trouverait une vallée perdue ? Un monde où pouvait se trouver une ancienne civilisation, un ancien peuple, une ancienne espèce. Un monde où la terre de jadis pouvait perdurer en dessous de la brume, un monde ou un fragment de passer pouvait continuer à vivre, isoler du monde dans lequel Édeline vivait.

Était-ce une porte vers un quelconque monde fantastique, terre de magie et de possibilité inconnue ? En dessous de la brume se trouverait une autre terre, terre non pas de logique et de réalité scientifique, mais de sorcière et de dragon, de monstres et de dieux, de magie et de héros. Un monde qui serait dangereux mais fascinant, un monde qui offrirait toujours une part de mystère.

Où une porte plus sinistre, vers le royaume des morts, vers l’Hadès, porte ou les grands héros antiques devaient se rendre pour chercher chez les morts des conseils ou un être cher ? Cette brume était-elle le soupir des âmes, les plaintes des morts qui se matérialisaient, faisant oublier tout être qui y rentrait qu’il avait été vivant, telle des vapeurs de Léthé. Par delà cette brume l’on va dans la cité des pleurs ; par delà cette brume l’on va dans l’éternelle douleur ; par delà cette brume l’on va chez la race perdue.

Mais au dessus de cette brume se trouvait la peur, la peur de tomber. Le vertige prit Édeline, qui se sentit tituber. La chute était longue, forcément mortelle. Il y avait quelque chose d’à la fois fascinant et terrifiant. Repoussant et attirant. Ce n’était pas qu’elle avait envie de tomber. C’était qu’il y avait quelque chose de fascinant, qui donnait envie de se rapprocher. Comme une sorte de magnétisme morbide de la chute, tel l’odeur de la plante carnivore attire les insecte vers leur funeste destin.

Mais toujours en arrière plan se trouvant cette peur continue, permanente de tomber. De faire un faux pas, de chuter vers une mort certaine. La peur de se jeter volontairement dans le vide. Toujours, le problème n’était pas la chute en elle-même – cette partie là est toujours assez inoffensive – mais le contact avec le sol.

Édeline fit un pas en arrière, et secoua la tête. Il était temps de revenir à la réalité, et de quitter cet endroit.

#Inktober2017 - Day 27. Deep

Une journée ordinaire. Un ciel bleu. Un petit vent frais. Le temps idéal pour un jogging. Un peu de musiques, des foulées.
Un crissement de pneu.
Un choc.

Angus était dans le brouillard. Il ne savait pas ni où il était, ni ce qu’il y faisait. Le monde autour de lui semblait se limiter à la douleur, qui l’empêchait de penser clairement, et à des cris et voix autour de lui. Mais que disaient-elles ? Rien de compréhensible, semblerait-il. Il essayait de se concentrer. Il essayait de comprendre. Mais il se sentait glisser, les ténèbres le happaient. Il ne comprenait pas.

Angus se réveilla dans un lit. La salle était entièrement aseptisée, des machines autour de lui faisaient des « bips » réguliers. Pas de doute, il était à l’hosto. Il regarda son état. Il n’arrivait pas à se lever, et il voyait des bandages partout. Il essaya de se rappeler sa journée. Il était la veille d’une course. Pour se détendre, il avait décidé de faire un petit jogging, avec son baladeur. Il se souvint du crissement et du choc. Il jura intérieurement. Il s’était fait renversé par une voiture. Il commença à prendre peur. À quel point les dommages à son corps étaient-ils graves ? Ce crissement, c’était un accident, c’était tout ce qu’il en savait. Tout le reste était inconnu. Ne serait-ce que ses chances de se remettre. Il maudissait cette voiture, il maudissait tous les conducteurs. Ils n’étaient là que pour mettre en danger les piétons ?!

Au bout de quelques minutes, une infirmière arriva, lui disant qu’elle avait téléphoné à ses parents, et qu’ils seraient là d’ici une heure. Elle lui apprit les circonstances de l’accident, et fini par lui donner son diagnostique. Angus retint sa respiration, terrifié. Le verdict tomba comme un couperet : sa colonne vertébrale était touchée. Il ne pourrait sans doute plus jamais marcher.
Elle lui déclara également que son pronostic vital avait été engagé. Il s’en était sorti, et ses jours n’étaient plus en danger. Il avait eu de la chance sur ce point.

Angus se sentit indigné par une telle expression. Son monde s’effondrait, et il avait de la chance ?!
Le jeune homme avait travaillé pour devenir sportif. C’était sa passion, et son rêve était d’atteindre un haut niveau. Il avait toujours aimé le sport, c’était le seul domaine dans lequel il avait jamais eut l’impression d’être bon. Ce crissement, ce n’était pas que sa carcasse qu’il avait renversée, c’était aussi ses rêves et objectifs. Il n’avait plus de but, et tout son avenir avait été balayé d’un coup, comme un château de carte.
Pour atteindre son but, il avait enduré le régime spartiate de son entraîneur, il avait accepté de fermer les yeux sur les piqûres de « vitamines » qu’il devait prendre. Il s’était dit que de toute façon il n’avait pas le choix, et que tout le monde le faisait. Mais cela n’empêchait pas la culpabilité d’exister. Ce crissement, c’était le dernier son qu’il avait entendu à l’époque ou ces sacrifices avaient servi à quelque chose. Désormais, il s’était privé et s’était mis la santé en danger pour rien.

Le temps passait, uniquement rythmé par le bruit des machines. Il tenta de se retourner, mais il était trop bien maintenu. Cependant, en tournant sa tête, il vit des fleurs, et un mot. « Désolé ». Sans même avoir besoin de demander, Angus pu deviner de qui s’était. Le conducteur.
Il comprit. Un conducteur sur la route, en plein dans son travail habituel, voit débouler un jeune homme qui écoute de la musique et ne fait pas assez attention. Il tente de freiner. Mais rien à faire, il le percute. Ce crissement de pneu, c’était également la tentative d’un conducteur d’éviter toute cette tragédie. Le dernier réflexe possible. Angus se demanda s’il s’était senti coupable. S’il avait regretté ne pas avoir été plus rapide.

Angus sentit sa colère se retourner envers lui-même. Pourquoi n’avait-il pas fait plus attention ? Pourquoi avait-il fait un jogging ! Il laissa tomber sa tête, la seule partie de son corps qui pouvait encore bouger, sur son oreiller, et regarda le plafond. Il ne voyait plus son avenir devant lui, et ne savait pas ce qu’il pourrait faire maintenant que courir lui était impossible.
Peut-être qu’avec le temps, de nouveaux chemins s’ouvriraient. Mais pour l’instant, il était trop tôt pour voir la lumière au bout du tunnel.

#Inktober2017 - Day 9. Screech

100TC - 45. Illusion

Une pièce blanche. Aseptisée. Entièrement vide. Une moquette tout aussi pâle, et des murs qui ne revêtent pas plus de couleurs. Pas de doute, j’y suis de retour. Je prends une chaise en attendant son arrivée. Il ne devrait pas tarder. Je m’assieds, et regarde le vide des murs. Dans un lieu qui n’existe pas, une longue attente hors du temps d’une personne qui n’existe pas. Pour patienter, je prends un magazine et un petit gâteau.

Il finit par arriver. Mon Némésis, mon meilleur ami. Mon oppresseur, ma victime. Celui qui toujours veut me chasser, celui qui toujours cherche à me retrouver. Celui qui me console, celui qui m’humilie. Celui qui veut voir mes couples s’effondrer, celui qui me donne des conseils pour aider les personnes que j’aime. Celui qui excite mes haines, celui qui les tempère. Ma conscience, mon démon intérieur.

— Cher monsieur, commençait-il, vêtu d’un costard. Je vous ai fait quérir dans mon bureau parce qu’il faut qu’on parle d’un sujet très important.

Je m’assieds sur la chaise, lui est bien enfoncé dans son confortable fauteuil, dos à la fenêtre. Derrière lui, une superbe vue sur la ville et ses multiples lumières, ce tableau étrange composé de taches de couleurs sur un fond noir.

— Es-tu bien certain que tout dans ta vie est bien réelle ? Me demande-t-il avec un air sérieux à travers ses lunettes.

Je fronce les sourcils. Où est-ce qu’il veut en venir ? Je ne suis pas certain de comprendre quel est son but.

— Comment te dire… Je pense qu’il doit y avoir quelque chose qui n’est pas normal dans tout ce qui se passe. Je regarde tes notes, je regarde ta situation, je regarde ton nombre d’amis… C’est vraiment pas mal. Mais quand je vois ensuite ton investissement dans tout ça… Y’a comme un truc qui colle pas.

Il se penche un peu plus vers moi, comme pour m’examiner du mieux qu’il peut.

— En effet, notre conférence d’aujourd’hui portera sur ce sujet très important. Est-ce que le monde existe ou n’est qu’une illusion ? Cette question est très intéressante aux vues de la polysémie du mot « monde ».

Je suivais la conférence, dans mon siège de l’amphithéâtre miteux ou j’ai eut une partie de mes cours, à une époque qui me semble étrangement lointaine. Il me faisait face, j’étais son seul public. Autour de moi, les sièges n’étaient pas vides, mais plein d’ombres sans visage.

— En effet, si le monde peut rapporter à la réalité physico-mathématique où l’on vit, il peut également s’agir d’un sens plus « mondain », si je puis me permettre. Il peut en effet s’agir de la société humaine dans laquelle nous évoluons, où quelque chose de plus proche comme notre cercle d’amis.

Il fit quelques pas, au centre de sa scène. Il était dans le feu des projecteurs. Il a toujours aimé ça.

— L’une des premières particularités de l’humain, c’est sa tendance au mensonge. En effet, en tant qu’une des seules espèces intelligente, l’humain à ce pouvoir de mentir. La « guerre juste », « tous les hommes naissent libre et égaux ». Toute la base de l’humanité est le mensonge : En effet, après avoir mordu le fruit originel, Adam et Ève s’aperçoivent de leur nudité, et en ont honte. C’est la genèse qui nous montre le premier mensonge, qui naît avec l’arrivée de l’humanité : Le fait de cacher sa nudité.

— En effet, regarde le monde autour de toi ! Regarde tous ces mensonges qui remplissent notre réalité ! Regarde tous ces faux-semblants. Qu’est-ce qui te prouve que quand toi tu penses que c’est vrai, ça l’est, hein ?

Terrassé par le coup de poing qu’il venait de m’assener en pleine figure, je vins m’aplatir contre le bitume de la cours. Qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter de me battre, je savais pourtant que je n’avais jamais été fait pour ça.

— Qu’est-ce que tu te fais dire que tout ce qu’on t’a dit et que tu considères comme vrai, ça l’est ? Des mensonges, tu en as eut des tas ! Mais encore et toujours, tu te raccroches sottement à l’espoir que dans le lot, il y ait quelques trucs vrais.

Il m’attrapa par le col, et me souleva. Je vis dans ses yeux les reflets des miens.

— Parce que l’autre possibilité te fait peur.

On est de retour dans la salle blanche. Il était face à moi. Plus de mise en scène grotesque. Plus de saut du coq à l’âne. Il ne faisait qu’une petite introduction pour en venir à son sujet. Nous étions toujours dans la même position que précédemment. Il attendit un moment.

— Parce que l’autre possibilité, c’est qu’en fait, tous ce qu’on t’a dit est faux.

Il me relâcha. Je fis quelques pas pour m’éloigner de lui… Mais je ne pouvais pas fuir.

— Regarde un peu autour de toi, et surtout la vérité en face. Regarde cette fable que tu appelles la vie, et ose me dire encore un peu qu’elle ait un sens. Et donne-moi le sens des gens qui sont morts. Et donne-moi les preuves que les mots qu’on te dit sont sincères. Donne-moi les preuves que tous ne roulent pas les yeux dès que tu ne t’es pas éloigné, avec toutes les conneries que tu dis. Avec toutes les fois où tu te donnes toi-même des défis que jamais personne t’as demandé de relever, pour les foirer lamentablement devant tout le monde.

J’essaie de préparer mes mots pour lui répondre. Il suffit de trouver les bons mots, et je peux le faire partir.

— Et je ne peux pas simplement les croire. Je tiens à eux, et je sais qu’ils tiennent à moi. La confiance, c’est un peu la base de tout ça ? Si je commence à être paranoïaque et croire que tout le monde me veut du mal, ça ne va pas le faire.

Il fit quelques pas. Il rigolait. Je déteste quand il fait ça.

— Parce que tu crois que c’est par méchanceté qu’on ment ? Tu irais dire à quelqu’un de pathétique qu’il l’est, pour l’enfoncer encore plus ? Tu irais lui dire à quel point il est mauvais ? Où tu préférerais pas lui mentir, pour éviter de lui faire du mal ?

— Les choix ne se limitent pas à ça, m’énervais-je ! Déjà, primo, personne n’est « pathétique », on peut être positif ! Tu crois que j’ai pas assez potassé la positivité et tout ? Suffit d’avoir la bonne tournure d’esprit, ce n’est pas du mensonge.

Un sourire amusé.

— Sérieux, le coup larmoyant de l’éducateur positif. « Regardez-moi, comme je suis le grand chevalier pourfendeur de la croyance en la hiérarchie, regardez comme je suis un saint qui jamais n’irais juger quelqu’un comme en dessous de lui ». T’as besoin que je te fasse les flashback de toutes les fois où tu as pensé ce genre de chose ?

Il marqua un temps.

— Et puis, combien même ce ne serait pas le cas sur le cas… Les raisons de soupirer c’est pas juste de croire que quelqu’un est « pathétique » ou « ridicule ». Voici les autres cas : Il peut être agaçant, insupportable. Il peut donner des envies de le baffer… Mais on est bien obligé de le supporter, donc on prend sur nous.

Il pointa du doigt, victorieux.

— Ce genre de mensonges, ceux que tu as entendu par le passé, ceux que tu as vu quand tu as découvert que le monde était une grande boucherie sans aucun sens… Tout cela remonte au père noël ! Le monde est un grand tas de mensonges, auquel tu contribueras à chaque fois que tu feras croire à quelqu’un qu’il a de l’importance, que sa vie sert à quelque chose…

— Pense à tous ces détails douteux, à tout ce qui ne colle pas dans ta vie par rapport à ce que tu mériterais. Pense à tout ce qui est trop beau.

Il me fait face, enfoncé dans son fauteuil

— Pense aux mensonges de l’humanité. Pense à toutes les « guerres justes » commises à coup de bombe sur des villes.

Il me fait face, éclairé par les projecteurs sur l’estrade.

— Pense aux doutes qui t’habite, pense à toutes ces fois où tu n’as pas compris pourquoi on pouvait t’accepter.

Il me surplombe, tandis que j’essaie de me relever, étalé sur le bitume.

— Pense à tous ceux qui vont devoir supporter le fait de chuter après avoir cru que leur vie avait un sens, comptait pour quelqu’un.

Il me domine, dans une pièce blanche, aseptisée et entièrement vide.

— Ce n’est qu’en acceptant l’absence de vérité que tu pourrais apprendre la véritable paix intérieur : tout est faux, donc je ne dois plus me préoccuper de tout ça.

Un blanc. Je ne sais pas quoi dire. Je prends une inspiration.

« Peut-être que la vie n’a aucun sens. Peut-être qu’on est juste qu’un amas d’atome qui font des réactions cheloues entre eux. Peut-être qu’il y a des tas de trucs qui sont « trop beaux ». Peut-être que le monde est bourré de mensonge. Peut-être qu’il y a des tas de gens qui me déteste, en fait. Peut-être. Et peut-être que non. Cependant… Il existe quelque chose qui à un sens dans tout ça.

Ou plutôt, il y a quelque chose qui a encore moins de sens : toutes ces questions. En fin de compte, si la vérité n’existe pas, est-ce que le mensonge peut exister ? Si tout est mensonge, alors, est-ce que la réalité n’est pas l’ensemble de fausse vérité dans laquelle on nage, ce qui leur donne une réalité. La nôtre. Parce qu’on existe dedans.

Peut-être que tu as raisons, et que je devrais croire en rien. Mais où serait le but. Qu’est-ce que douter de tout m’apporterait en plus, à part le fait de me questionner sans arrêt encore plus ? Remplacer la question « est-ce que c’est faux » par « qu’est-ce qui est faux là-dedans » n’apporte pas la paix de l’âme. Elle n’apporte qu’encore plus de désarrois. Elle remplace l’appréhension du coup de poignard, par celle de quel organe sera transpercé par le poignard. Elle remplace la crainte par la terreur permanente, elle remplace l’espoir du bonheur par une vague espérance que ça ne fera pas trop mal. Elle remplace le risque de voir sa confiance trahie par la solitude de ne pouvoir l'accorder.

Pour répondre à ta question : Je ne sais pas si le monde existe vraiment, si y’a quoi que ce soit de vrai. Voilà ton aporie. Peut-être que tout est faux, peut-être que y’a des trucs vrai. Je ne sais pas. Peut-être que tout est faux, et c’est pour ça que je veux tenter de vivre ma vie comme je l’entends moi, et en croyant à ceux autour de moi.

Cependant, voilà la véritable réponse : En fait, ce n’est pas qu’on a la réponse, c’est qu’on a pas trop le choix. »

Et je referme le rideau.

45. Illusion

L'épopée ordinaire

C’était une de ces nuits calmes et tièdes, rafraîchit par une petite brise. Ces nuits ou l’on aimerait rester debout, la fenêtre ouverte, pour profiter de ces instants de songes éveillés nocturnes. Un de ces moments qui semblait idéal pour l’introspection, pour voyager au cœur de son esprit. Le calme des soirées, les sons des animaux, c'était un peu la musique idéale pour réfléchir, pour se poser des questions. Le doux silence du crépuscule éclaire les pensées du rêveur solitaire, les rendant plus clair à sa propre conscience.

Parfois, dans ces nuits, un sentiment étrange peut nous parvenir : celui d'avoir accompli, en fin de compte, quelque chose. Ce genre de sensations qu'on devrait pourtant plus sans doute ressentir lors qu’après un long périple, on rentre chez soi. Celle d'avoir vécu une épopée. Mais nul voyage épique d'un Ulysse ou d'un Jason, juste le périple banal, celui que traversent les gens ordinaires moult fois dans leur vie. Un périple construit de péripétie, de coup de théâtres, de remontée héroïque après avoir touché le fond et de descentes aux enfers.

La vie apporte son lot de malheur, de souffrance et de difficultés. Quand on y pense, on ne reste jamais bien longtemps dans une situations paisible. C’est comme si toujours, une nouvelle péripétie venait déranger le statut-quo que l’on avait créé. Des changements dans son cercle d’amis. Les choses qui changent. Des pertes. Des malheurs. Parfois des bonheurs ?

En fin de compte, peut-être que le héros au mille visage, cet être qui a vécu toute les aventures sous des noms et des personnalités diverses, dans moult vies, est également monsieur tout-le-monde. Les atomes de notre histoire sont tout les souvenirs qui nous compose, tout ces instants qui ont participé à nous définir. Des histoires, qui ont fait partie de notre processus évolutif. Notre quotidien est une histoire, dont on est toujours protagoniste et co-écrivain.

Le voyage initiatique de chacun se forme à travers l'espace et l'esprit, chaque pas étant aussi une évolution, chaque évolution étant aussi un pas.

Des histoires d'amours banales, mais avec leur lot de rires et des chagrins. Des disputes. Des réconciliations. Des séparations. De nouvelles histoires.

L'envie de vivre ses passions, les difficultés que l'on rencontre. Les échecs. La persévérance. Ce moment où on peut enfin se dire "je suis fier de moi". Ceux où quoi qu’on n’y fasse, nous n’arrivons pas à être satisfait de nous. L'évolution de nos capacités. L’envie de tout abandonner. Et si nous n’y arrivions jamais ? Et si tout ce que l’on voulait était une erreur, un simple caprice que l’on aurait jamais du faire ? Peut-être aurions-nous dû être sage au lieu de vouloir « faire ce qu’on veut » ? Persévérer.

La haine ordinaire, les insultes du quotidien, juste parce que l'on est pas "comme tout le monde". Le rejet. L'acceptation. Devoir affronter sa peur, dire ce que l'on est. S’accepter. Il y a aura toujours dans le monde des gens pour nous refuser le droit d’être ce que l’on est. Il y aura toujours des gens pour ne parler que le langage de la haine, et dans l’étroitesse de leur esprit être les bourreau du quotidien, pervertissant le mot même de « morale » afin d’en faire une arme contre tout ce qui est différent d’eux.

La peur de perdre un proche. Cette perte quand elle arrive. Le deuil. La dépression, mal invisible qui nous ronge de l'intérieur. Se lever, se laver, manger, se préparer pour la journée. Tenir lorsqu’on a qu’une seule envie, c’est de se rendormir pour ne plus jamais se réveiller. Se donner quelque claque : Déjà finir cette étape, passer la journée. Quelques entrées dans un logiciel servant de liste des tâches à accomplir. Jeter un coup d’œil. Encore tout ça à faire ? Se décourager. Tenter l’auto-motivation. Échouer. Se dire que de toute façon on a pas le choix.

Cet instant, ou l'on pense avoir perdu, que tout est fini, mais ou on décide de ne pas en finir avec notre vie, par espoir que ça aille mieux ou pour ne pas faire pleurer les siens. Ce même moment, ou le sort ou un ami nous arrête. Ces échecs, ces histoires qui se terminent trop tôt. Il est toujours trop tôt pour conclure une histoire.

Ces instants où la force de nous reconstruire nous vient, et petit à petit retrouve une joie de vivre, ou une volonté de continuer.

Les moments où l'on retombe. Ceux où on se relève. Les mains tendues.

Telle est l’épopée ordinaire, l’épique banal de ceux qui ne sont ni des super-héros, ni nés de divinités. Des êtres normaux, sans rien d’extraordinaire. Nul aède ne chantera nos louanges, mais tout ce que nous construirons, tout ce que nous apporterons aux êtres dont les histoires croiseront les nôtres seront une trace indélébile. Une marque qui participera à façonner, à apporter notre pierre dans l’édifice de la véritable histoire, celle foisonnante et riche des vies ordinaires.

Je jette à nouveau un regard par la fenêtre. La lune éclaire doucement les arbres, les routes. Il fait calme. Il fait frais. Je repense au passé. Parfois il est joyeux, parfois il est triste. Parfois il est léger, parfois il est dur. Il est rempli de frousses, de hontes, de ratages totaux, de grosses conneries et de regrets. Mais aussi de rires et de joies, de bons moments qui me font sourire, parfois teintés d’un goût doux-amer. Il m'a façonné, sans lui, je ne serais pas qui je suis. Il est mon épopée personne, une parmi tant d’autre, ni pire, ni mieux qu’une autre. Une histoire anonyme, noyée dans la foule, mais qui est importante. Comme tout les autres. Nous sommes tous protagoniste d’une histoire : la notre. Et tous nos proches en sont les personnages principaux, ceux qui en font la substance. Les co-auteurs de notre histoire, qui ont participé à créer ce qu'on est. Sans mes amis, ma famille, mes amours et mes relations plus complexes, parfois plus conflictuelles, je ne serais rien. Sans toutes ces histoires infiniment importantes qui ont croisés la mienne, ma propre histoire n’aurait jamais pu se construire.

Mais ce long périple banal prenait-il sa fin aujourd'hui, dans cette sensations de résolution ? Non, il continuerait. La fin de l'histoire n'existe pas tant qu'il y a le moindre personnage encore en vie. Quand je vois tout ce qu’il me reste à accomplir, cela peut toujours faire un peu peur. Cependant, avoir peur n’est-il pas aussi le signe que nous avons de l’espoir ? Si le risque de l’échec n’existe pas, la réussite ne risque-t-elle pas de perdre tout son gout

Je me lève et va fermer la fenêtre. Il est temps d'aller dormir.

Demain sera un autre jour.

Et il y aura des choses à faire.

L'épopée ordinaire

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