Kazhnuz

La ville de Rectus se réveillait ce matin avec colère. Dans la nuit, une atteinte aux symboles de la ville avait été fait. Un vandalisme honteux, une attaque qui n’aurait jamais dû être. Tous les poteaux, mats de panneaux et de lampadaires avaient été tordu, et noué. Les dégâts semblaient s’étendre sur toute la métropole. Plus un seul cylindre de métal n’était droit. Même le grand mat, symbole de la droiture de la ville, avait été touché par le mal mystérieux. Ce monument innovant vendu à un prix tout à fait concurrentiel par une entreprise locale de lampadaire et de poteaux téléphoniques dirigée par un ami du maire de l’époque, avec tous les lampadaires et poteaux de la ville.

Avant l’arrivée de ce mat, la ville n’avait jamais eu de symbole ou de monument. Cela coûtait trop cher. Non pas que la ville manquait spécialement d’argent, mais elle avait de bien meilleures utilisations. Mais lorsque la proposition avait été faite, il était vendu avec le reste, donc pourquoi se priver ? Depuis, le phallique monument était devenu un incontournable de la vie. Il était la fierté des habitants, malgré les mesquines moqueries des métèques à la métropole. A Noël, ils le décoraient même, avec des guirlandes. Si on exceptait le manque de piquants, de bois, d’odeur de pin et de vert, il pourrait presque passer pour un vrai sapin.

Cependant, cette attaque avait fait atteinte à cette pensée. Le maire déclara que c’était la droiture d’esprit même de la ville qui avait été nouée multiple fois comme ces mats pourtant forgés dans de l’acier. Que c’était la pensée rectiligne dont le maire était le garant – lui qui était maire après son père, son tonton rigolo, son grand-père, son arrière grand-père, et bien d’autres générations avant lui – qui avait été bistournée. La ville avait toujours fait pareil, pensé pareil, poussé sur une route droite depuis sa fondation. C’était le sentier vers le futur qui avait été rendu sinueux avec ces quelques tonnes de métal. Les psychologistes les plus renommés dirent que c’était même une émasculation symbolique de la ville.

L’occultiste du coin déclara que c’était une onde éléctro-magnétique, lié à une espèce extra-terrestre, qui avait tout tordu dans le but d’envoyer un message : que la course vers les étoiles étaient interdites à l’humanité. En nouant tout ce qui montait vers le ciel, ils avaient signifié que c’était le voyage spatial qui serait sinueux, et qu’ils feraient tout pour que les hommes n’aient pas une ascension rectiligne vers l’espace.

D’autres théories furent avancées : conspiration secrète, problème atmosphérique, ou « les jeunes ». Mais l’enquête sur ces énigmatiques torsions, sur ce noueux attentat, n’avançait pas. Les profils se succédaient, et nul ne semblait vouloir ni pouvoir effectuer de pareils actes. Des battut furent effectué. Pourtant, le coupable était simple à trouver : il suffisait que ce soit une personne ayant la capacité de tordre des centaines de barre d’acier de plusieurs dizaines de centimètre de diamètre en une seule nuit. Avec un tel profil, trouver le coupable ne pouvait qu’être simple ! Mais ce fut en vain.

Cependant, à l’insu de tous, reposait dans les archives d’une entreprise locale de lampadaire et de poteaux téléphoniques des documents sur la production de mars 1965. Elle indiquait un défaut de fabrication sur toute la production, et un débat sur comment réussir à écouler ce stock.

Quand j’étais petit, j’ai régulièrement fait ce même cauchemar. Je courais, j’essayais d’éviter quelque chose, mais je ne faisais qu’allez de moins en moins vite. La lenteur me prenait, et j’avais l’impression que tout ce que je voyais au loin, tous les moyens de fuite étaient inaccessibles. Peut-être était-ce pour cela que je n’aimais pas trop courir, peut-être était-ce juste de la paresse.

Cependant, la vitesse gardait quelque chose d’attirant, malgré les faibles capacités de mes jambes. Être rapide, ce n’était pas simplement être dans une grosse voiture et jouer de l’accélérateur, non. Ce n’était non plus un intérêt pour les sportifs, qui à travers entraînements intensifs et produits chimiques avaient fait de leur vitesse leur métier. C’était rendre accessible ce qui était trop loin. C’était également la souplesse et la fluidité. Ce n’était pas temps la vitesse d’une fusée Ariane que ces mouvements souples et rapides qui en devenaient presque invisibles. Était-ce une attirance personnelle, où faisait-ce partie de ces nombreux fantasmes de l’enfance ?

Quand on est enfant, on court tout le temps. Il faut dire qu’on aime pas trop attendre. Courir, être rapide, c’est aussi le moyen de baisser la terrible, la funeste attente. On traîne des pieds pour éviter ce qu’on ne veut pas, mais on court vers ce que l’on veut. Même si ce n’était pas trop ce que je préférais, il m’arrivait de courir dans tous les sens quand j’attendais quelque chose. On nous dit d’attendre cinq minutes – c’est-à-dire une éternité. Mais nous, ce qu’on veut, c’est la suite. Mais ce n’était pas que de l’impatience. C’était aussi des sensations.

Dans la voiture, j’aimais par-dessus tout ouvrir la vitre. Je sentais le vent s’engouffrer, ébouriffer mes cheveux. D’un seul coup, je n’étais plus dans un véhicule incroyablement plus rapide que ma marche a pied, mais je faisais moi-même partie de cette sensation. Je regardais dehors, sur le côté de la route. J’imaginais quelqu’un avançait sur ces obstacles, ce jeu classique de l’enfance. Chaque élément du décor faisait alors partie de cette chorégraphie fantasmée, de ce ballet de mouvements imaginaires d’un personnage inexistant à travers des obstacles physiques. Un saut pour éviter un rocher, un tournoiement habile pour passer à travers une branche. Des flexions successives autour des poteaux qui défilaient à toute vitesse. À travers, ce jeu classique de l’enfance, c’était ce même attrait des mouvements rapides et souples, de la vitesse qui jouait.

Et le mieux, c’était d’avoir son propre véhicule. S’allonger sur une chaise de bureau – que dis-je, dans un fier et somptueux char – et courir pour se laisser emporter par l’inertie. On devenait d’un coup des fusées, capable de parcourir des distances incroyables, tels qu’un couloir et quelques salles. Se mettre sur un tourniquet, s’y accrocher pendant que des camarades le tournait. Dans ces moments, on était grisé par la vitesse. Dans ces moments, des sensations que l’on ne rencontrait pas dans la « vraie vie ».

Peut-être était-ce aussi ça : un des nombreux échappatoires que nos jeux et nos fantaisies nous offraient face à cette affliction qu’était le quotidien. Un de ces moments où il n’était plus question d’algèbre et de grammaire, de questions compliquées « réservées aux adultes » mais d’expériences et de plaisirs.

#Inktober2017 - Day 1. Swift

Le kazhnuz familier (Kazhnuzis Familiaris), aussi appelé kazhnuz commun, katos (une qualification un peu abusivé lié à une espece apparentée) ou kazh-noisette est un animal paisible des campagnes ligériennes. Longtemps qualifié de cryptide par les spécialiste, un spécimen a cependant été découvert en Janvier 1993, nous permettant ainsi d’étudier ses habitudes et son mode de vie.

Animal à la longue crinière, il se remarque souvent par le fait qu’il arbore des couleurs vives, le rendant visible de loin. Son régime alimentaire est composé en grande partie de végétaux, de céréales et de nourriture épicée, mais également de fromage. En fait, on peut même élaborer des pièges pour le capturer, en utilisant du fromage (bien fort si possible).

Sédentaire et peu sociable, le kazhnuz vit en grande partie dans sa tanière, où à des habitudes pour le moins étranges. Parmi celles-ci, nous avons pu remarquer une tendance à créer des histoires diverses et variés, et l’élaboration d’habillage graphique. Certains de ses rituels cruels consistent à faire souffrir des personnages fictifs, pour ensuite déplorer leur souffrance. Certains zoologistes ont affirmé l’avoir aperçu faire des dessins, mais cette affirmation n’a que peu de soutiens dans les milieux scientifique. Il peut également se lancer dans des discours philosophiques plein d'entrain sur des sujets difficilement compréhensible, sur des sujets tel que le logiciel libre, l'éducation, la narration ou les animaux mignons.

Pour déterminer avec certitude si un kazhnuz s’est installé chez vous, il y a quelques signes qui ne trompent pas : Disparition progressive de votre fromage, apparition soudaine du système d’exploitation Linux sur vos ordinateurs. Vous retrouverez également des histoires gribouillé de manière illisible sur des papiers qui traîneront un peu partout – et qu’il se plaint toujours de ne plus trouver.

Pour éviter ce genre de désagrément, il est possible de l’amadouer avec des plats épicés. Avec cela, vous pouvez même le domestiquer facilement (la menace de lui couper les cheveux marchant également pour le rendre obéissant - enfin, vous pouvez le menacer de lui couper pas mal d'autres trucs et ça marchera, mais c'est pas très gentil-gentil, hein). Il s’entendra alors bien avec vos animaux et vos enfant (par contre il peut finir par leur donner des leçons de mathématiques ou d’histoire).

Le kazhnuz, créature encore peu connue.

100TC - 45. Illusion

Une pièce blanche. Aseptisée. Entièrement vide. Une moquette tout aussi pâle, et des murs qui ne revêtent pas plus de couleurs. Pas de doute, j’y suis de retour. Je prends une chaise en attendant son arrivée. Il ne devrait pas tarder. Je m’assieds, et regarde le vide des murs. Dans un lieu qui n’existe pas, une longue attente hors du temps d’une personne qui n’existe pas. Pour patienter, je prends un magazine et un petit gâteau.

Il finit par arriver. Mon Némésis, mon meilleur ami. Mon oppresseur, ma victime. Celui qui toujours veut me chasser, celui qui toujours cherche à me retrouver. Celui qui me console, celui qui m’humilie. Celui qui veut voir mes couples s’effondrer, celui qui me donne des conseils pour aider les personnes que j’aime. Celui qui excite mes haines, celui qui les tempère. Ma conscience, mon démon intérieur.

— Cher monsieur, commençait-il, vêtu d’un costard. Je vous ai fait quérir dans mon bureau parce qu’il faut qu’on parle d’un sujet très important.

Je m’assieds sur la chaise, lui est bien enfoncé dans son confortable fauteuil, dos à la fenêtre. Derrière lui, une superbe vue sur la ville et ses multiples lumières, ce tableau étrange composé de taches de couleurs sur un fond noir.

— Es-tu bien certain que tout dans ta vie est bien réelle ? Me demande-t-il avec un air sérieux à travers ses lunettes.

Je fronce les sourcils. Où est-ce qu’il veut en venir ? Je ne suis pas certain de comprendre quel est son but.

— Comment te dire… Je pense qu’il doit y avoir quelque chose qui n’est pas normal dans tout ce qui se passe. Je regarde tes notes, je regarde ta situation, je regarde ton nombre d’amis… C’est vraiment pas mal. Mais quand je vois ensuite ton investissement dans tout ça… Y’a comme un truc qui colle pas.

Il se penche un peu plus vers moi, comme pour m’examiner du mieux qu’il peut.

— En effet, notre conférence d’aujourd’hui portera sur ce sujet très important. Est-ce que le monde existe ou n’est qu’une illusion ? Cette question est très intéressante aux vues de la polysémie du mot « monde ».

Je suivais la conférence, dans mon siège de l’amphithéâtre miteux ou j’ai eut une partie de mes cours, à une époque qui me semble étrangement lointaine. Il me faisait face, j’étais son seul public. Autour de moi, les sièges n’étaient pas vides, mais plein d’ombres sans visage.

— En effet, si le monde peut rapporter à la réalité physico-mathématique où l’on vit, il peut également s’agir d’un sens plus « mondain », si je puis me permettre. Il peut en effet s’agir de la société humaine dans laquelle nous évoluons, où quelque chose de plus proche comme notre cercle d’amis.

Il fit quelques pas, au centre de sa scène. Il était dans le feu des projecteurs. Il a toujours aimé ça.

— L’une des premières particularités de l’humain, c’est sa tendance au mensonge. En effet, en tant qu’une des seules espèces intelligente, l’humain à ce pouvoir de mentir. La « guerre juste », « tous les hommes naissent libre et égaux ». Toute la base de l’humanité est le mensonge : En effet, après avoir mordu le fruit originel, Adam et Ève s’aperçoivent de leur nudité, et en ont honte. C’est la genèse qui nous montre le premier mensonge, qui naît avec l’arrivée de l’humanité : Le fait de cacher sa nudité.

— En effet, regarde le monde autour de toi ! Regarde tous ces mensonges qui remplissent notre réalité ! Regarde tous ces faux-semblants. Qu’est-ce qui te prouve que quand toi tu penses que c’est vrai, ça l’est, hein ?

Terrassé par le coup de poing qu’il venait de m’assener en pleine figure, je vins m’aplatir contre le bitume de la cours. Qu’est-ce qui m’avait pris d’accepter de me battre, je savais pourtant que je n’avais jamais été fait pour ça.

— Qu’est-ce que tu te fais dire que tout ce qu’on t’a dit et que tu considères comme vrai, ça l’est ? Des mensonges, tu en as eut des tas ! Mais encore et toujours, tu te raccroches sottement à l’espoir que dans le lot, il y ait quelques trucs vrais.

Il m’attrapa par le col, et me souleva. Je vis dans ses yeux les reflets des miens.

— Parce que l’autre possibilité te fait peur.

On est de retour dans la salle blanche. Il était face à moi. Plus de mise en scène grotesque. Plus de saut du coq à l’âne. Il ne faisait qu’une petite introduction pour en venir à son sujet. Nous étions toujours dans la même position que précédemment. Il attendit un moment.

— Parce que l’autre possibilité, c’est qu’en fait, tous ce qu’on t’a dit est faux.

Il me relâcha. Je fis quelques pas pour m’éloigner de lui… Mais je ne pouvais pas fuir.

— Regarde un peu autour de toi, et surtout la vérité en face. Regarde cette fable que tu appelles la vie, et ose me dire encore un peu qu’elle ait un sens. Et donne-moi le sens des gens qui sont morts. Et donne-moi les preuves que les mots qu’on te dit sont sincères. Donne-moi les preuves que tous ne roulent pas les yeux dès que tu ne t’es pas éloigné, avec toutes les conneries que tu dis. Avec toutes les fois où tu te donnes toi-même des défis que jamais personne t’as demandé de relever, pour les foirer lamentablement devant tout le monde.

J’essaie de préparer mes mots pour lui répondre. Il suffit de trouver les bons mots, et je peux le faire partir.

— Et je ne peux pas simplement les croire. Je tiens à eux, et je sais qu’ils tiennent à moi. La confiance, c’est un peu la base de tout ça ? Si je commence à être paranoïaque et croire que tout le monde me veut du mal, ça ne va pas le faire.

Il fit quelques pas. Il rigolait. Je déteste quand il fait ça.

— Parce que tu crois que c’est par méchanceté qu’on ment ? Tu irais dire à quelqu’un de pathétique qu’il l’est, pour l’enfoncer encore plus ? Tu irais lui dire à quel point il est mauvais ? Où tu préférerais pas lui mentir, pour éviter de lui faire du mal ?

— Les choix ne se limitent pas à ça, m’énervais-je ! Déjà, primo, personne n’est « pathétique », on peut être positif ! Tu crois que j’ai pas assez potassé la positivité et tout ? Suffit d’avoir la bonne tournure d’esprit, ce n’est pas du mensonge.

Un sourire amusé.

— Sérieux, le coup larmoyant de l’éducateur positif. « Regardez-moi, comme je suis le grand chevalier pourfendeur de la croyance en la hiérarchie, regardez comme je suis un saint qui jamais n’irais juger quelqu’un comme en dessous de lui ». T’as besoin que je te fasse les flashback de toutes les fois où tu as pensé ce genre de chose ?

Il marqua un temps.

— Et puis, combien même ce ne serait pas le cas sur le cas… Les raisons de soupirer c’est pas juste de croire que quelqu’un est « pathétique » ou « ridicule ». Voici les autres cas : Il peut être agaçant, insupportable. Il peut donner des envies de le baffer… Mais on est bien obligé de le supporter, donc on prend sur nous.

Il pointa du doigt, victorieux.

— Ce genre de mensonges, ceux que tu as entendu par le passé, ceux que tu as vu quand tu as découvert que le monde était une grande boucherie sans aucun sens… Tout cela remonte au père noël ! Le monde est un grand tas de mensonges, auquel tu contribueras à chaque fois que tu feras croire à quelqu’un qu’il a de l’importance, que sa vie sert à quelque chose…

— Pense à tous ces détails douteux, à tout ce qui ne colle pas dans ta vie par rapport à ce que tu mériterais. Pense à tout ce qui est trop beau.

Il me fait face, enfoncé dans son fauteuil

— Pense aux mensonges de l’humanité. Pense à toutes les « guerres justes » commises à coup de bombe sur des villes.

Il me fait face, éclairé par les projecteurs sur l’estrade.

— Pense aux doutes qui t’habite, pense à toutes ces fois où tu n’as pas compris pourquoi on pouvait t’accepter.

Il me surplombe, tandis que j’essaie de me relever, étalé sur le bitume.

— Pense à tous ceux qui vont devoir supporter le fait de chuter après avoir cru que leur vie avait un sens, comptait pour quelqu’un.

Il me domine, dans une pièce blanche, aseptisée et entièrement vide.

— Ce n’est qu’en acceptant l’absence de vérité que tu pourrais apprendre la véritable paix intérieur : tout est faux, donc je ne dois plus me préoccuper de tout ça.

Un blanc. Je ne sais pas quoi dire. Je prends une inspiration.

« Peut-être que la vie n’a aucun sens. Peut-être qu’on est juste qu’un amas d’atome qui font des réactions cheloues entre eux. Peut-être qu’il y a des tas de trucs qui sont « trop beaux ». Peut-être que le monde est bourré de mensonge. Peut-être qu’il y a des tas de gens qui me déteste, en fait. Peut-être. Et peut-être que non. Cependant… Il existe quelque chose qui à un sens dans tout ça.

Ou plutôt, il y a quelque chose qui a encore moins de sens : toutes ces questions. En fin de compte, si la vérité n’existe pas, est-ce que le mensonge peut exister ? Si tout est mensonge, alors, est-ce que la réalité n’est pas l’ensemble de fausse vérité dans laquelle on nage, ce qui leur donne une réalité. La nôtre. Parce qu’on existe dedans.

Peut-être que tu as raisons, et que je devrais croire en rien. Mais où serait le but. Qu’est-ce que douter de tout m’apporterait en plus, à part le fait de me questionner sans arrêt encore plus ? Remplacer la question « est-ce que c’est faux » par « qu’est-ce qui est faux là-dedans » n’apporte pas la paix de l’âme. Elle n’apporte qu’encore plus de désarrois. Elle remplace l’appréhension du coup de poignard, par celle de quel organe sera transpercé par le poignard. Elle remplace la crainte par la terreur permanente, elle remplace l’espoir du bonheur par une vague espérance que ça ne fera pas trop mal. Elle remplace le risque de voir sa confiance trahie par la solitude de ne pouvoir l'accorder.

Pour répondre à ta question : Je ne sais pas si le monde existe vraiment, si y’a quoi que ce soit de vrai. Voilà ton aporie. Peut-être que tout est faux, peut-être que y’a des trucs vrai. Je ne sais pas. Peut-être que tout est faux, et c’est pour ça que je veux tenter de vivre ma vie comme je l’entends moi, et en croyant à ceux autour de moi.

Cependant, voilà la véritable réponse : En fait, ce n’est pas qu’on a la réponse, c’est qu’on a pas trop le choix. »

Et je referme le rideau.

45. Illusion

L'épopée ordinaire

C’était une de ces nuits calmes et tièdes, rafraîchit par une petite brise. Ces nuits ou l’on aimerait rester debout, la fenêtre ouverte, pour profiter de ces instants de songes éveillés nocturnes. Un de ces moments qui semblait idéal pour l’introspection, pour voyager au cœur de son esprit. Le calme des soirées, les sons des animaux, c'était un peu la musique idéale pour réfléchir, pour se poser des questions. Le doux silence du crépuscule éclaire les pensées du rêveur solitaire, les rendant plus clair à sa propre conscience.

Parfois, dans ces nuits, un sentiment étrange peut nous parvenir : celui d'avoir accompli, en fin de compte, quelque chose. Ce genre de sensations qu'on devrait pourtant plus sans doute ressentir lors qu’après un long périple, on rentre chez soi. Celle d'avoir vécu une épopée. Mais nul voyage épique d'un Ulysse ou d'un Jason, juste le périple banal, celui que traversent les gens ordinaires moult fois dans leur vie. Un périple construit de péripétie, de coup de théâtres, de remontée héroïque après avoir touché le fond et de descentes aux enfers.

La vie apporte son lot de malheur, de souffrance et de difficultés. Quand on y pense, on ne reste jamais bien longtemps dans une situations paisible. C’est comme si toujours, une nouvelle péripétie venait déranger le statut-quo que l’on avait créé. Des changements dans son cercle d’amis. Les choses qui changent. Des pertes. Des malheurs. Parfois des bonheurs ?

En fin de compte, peut-être que le héros au mille visage, cet être qui a vécu toute les aventures sous des noms et des personnalités diverses, dans moult vies, est également monsieur tout-le-monde. Les atomes de notre histoire sont tout les souvenirs qui nous compose, tout ces instants qui ont participé à nous définir. Des histoires, qui ont fait partie de notre processus évolutif. Notre quotidien est une histoire, dont on est toujours protagoniste et co-écrivain.

Le voyage initiatique de chacun se forme à travers l'espace et l'esprit, chaque pas étant aussi une évolution, chaque évolution étant aussi un pas.

Des histoires d'amours banales, mais avec leur lot de rires et des chagrins. Des disputes. Des réconciliations. Des séparations. De nouvelles histoires.

L'envie de vivre ses passions, les difficultés que l'on rencontre. Les échecs. La persévérance. Ce moment où on peut enfin se dire "je suis fier de moi". Ceux où quoi qu’on n’y fasse, nous n’arrivons pas à être satisfait de nous. L'évolution de nos capacités. L’envie de tout abandonner. Et si nous n’y arrivions jamais ? Et si tout ce que l’on voulait était une erreur, un simple caprice que l’on aurait jamais du faire ? Peut-être aurions-nous dû être sage au lieu de vouloir « faire ce qu’on veut » ? Persévérer.

La haine ordinaire, les insultes du quotidien, juste parce que l'on est pas "comme tout le monde". Le rejet. L'acceptation. Devoir affronter sa peur, dire ce que l'on est. S’accepter. Il y a aura toujours dans le monde des gens pour nous refuser le droit d’être ce que l’on est. Il y aura toujours des gens pour ne parler que le langage de la haine, et dans l’étroitesse de leur esprit être les bourreau du quotidien, pervertissant le mot même de « morale » afin d’en faire une arme contre tout ce qui est différent d’eux.

La peur de perdre un proche. Cette perte quand elle arrive. Le deuil. La dépression, mal invisible qui nous ronge de l'intérieur. Se lever, se laver, manger, se préparer pour la journée. Tenir lorsqu’on a qu’une seule envie, c’est de se rendormir pour ne plus jamais se réveiller. Se donner quelque claque : Déjà finir cette étape, passer la journée. Quelques entrées dans un logiciel servant de liste des tâches à accomplir. Jeter un coup d’œil. Encore tout ça à faire ? Se décourager. Tenter l’auto-motivation. Échouer. Se dire que de toute façon on a pas le choix.

Cet instant, ou l'on pense avoir perdu, que tout est fini, mais ou on décide de ne pas en finir avec notre vie, par espoir que ça aille mieux ou pour ne pas faire pleurer les siens. Ce même moment, ou le sort ou un ami nous arrête. Ces échecs, ces histoires qui se terminent trop tôt. Il est toujours trop tôt pour conclure une histoire.

Ces instants où la force de nous reconstruire nous vient, et petit à petit retrouve une joie de vivre, ou une volonté de continuer.

Les moments où l'on retombe. Ceux où on se relève. Les mains tendues.

Telle est l’épopée ordinaire, l’épique banal de ceux qui ne sont ni des super-héros, ni nés de divinités. Des êtres normaux, sans rien d’extraordinaire. Nul aède ne chantera nos louanges, mais tout ce que nous construirons, tout ce que nous apporterons aux êtres dont les histoires croiseront les nôtres seront une trace indélébile. Une marque qui participera à façonner, à apporter notre pierre dans l’édifice de la véritable histoire, celle foisonnante et riche des vies ordinaires.

Je jette à nouveau un regard par la fenêtre. La lune éclaire doucement les arbres, les routes. Il fait calme. Il fait frais. Je repense au passé. Parfois il est joyeux, parfois il est triste. Parfois il est léger, parfois il est dur. Il est rempli de frousses, de hontes, de ratages totaux, de grosses conneries et de regrets. Mais aussi de rires et de joies, de bons moments qui me font sourire, parfois teintés d’un goût doux-amer. Il m'a façonné, sans lui, je ne serais pas qui je suis. Il est mon épopée personne, une parmi tant d’autre, ni pire, ni mieux qu’une autre. Une histoire anonyme, noyée dans la foule, mais qui est importante. Comme tout les autres. Nous sommes tous protagoniste d’une histoire : la notre. Et tous nos proches en sont les personnages principaux, ceux qui en font la substance. Les co-auteurs de notre histoire, qui ont participé à créer ce qu'on est. Sans mes amis, ma famille, mes amours et mes relations plus complexes, parfois plus conflictuelles, je ne serais rien. Sans toutes ces histoires infiniment importantes qui ont croisés la mienne, ma propre histoire n’aurait jamais pu se construire.

Mais ce long périple banal prenait-il sa fin aujourd'hui, dans cette sensations de résolution ? Non, il continuerait. La fin de l'histoire n'existe pas tant qu'il y a le moindre personnage encore en vie. Quand je vois tout ce qu’il me reste à accomplir, cela peut toujours faire un peu peur. Cependant, avoir peur n’est-il pas aussi le signe que nous avons de l’espoir ? Si le risque de l’échec n’existe pas, la réussite ne risque-t-elle pas de perdre tout son gout

Je me lève et va fermer la fenêtre. Il est temps d'aller dormir.

Demain sera un autre jour.

Et il y aura des choses à faire.

L'épopée ordinaire

Aucun commentaire

Écrire un commentaire
Quelle est la quatrième lettre du mot nhbuo ?