Kazhnuz

Il y a bien longtemps, vivait dans les contrées de mes ancêtres un jeune mathématicien. Il était vu et considéré malgré son jeune âge et sa trop forte fierté comme un puits de sagesse. Sa science expliquait la pluie et le beau temps. Il prédisait la course des astres, calculait le temps qui passait, et son savoir semblait inépuisables à ses pairs. Des occultes profondeurs de la démonologie aux secrets célestes de la métaphysique, nulle connaissance ne semblait résister à ses discours désinvoltes.

Un jour, on dit que ce mathématicien tomba sur une jeune personne, qui était atteint d’un mal de l’âme qui semblait incurable. Il fut content de pouvoir se rendre utile, parce que cela lui semblait être un mal qu’il avait bien connu. En effet, non seulement il avait beaucoup lu sur le sujet, mais il avait eut une affliction qui lui semblait bien proche. Alors, il lui parla. Rapidement, ils entretinrent une correspondance régulière.

Au début, tout semblait bien se passer. Les belles paroles du savant offrait réconfort et soutient à la personne atteinte du mal. Il semblait être expert, maîtriser totalement la situation, et le calme qu’il offrait face à toute situation semblait contagieux. Mais quelques crises de colères par-ci, quelques disputes par-là, ce fut les deux confiances qui s’ébranlèrent. Le magicien des sciences avait peur de perdre le contrôle, et la personne qui lui avait donné sa confiance commençait à douter de l’efficacité des actions du savant – actions qui tardaient à arriver.

Peut-être fut-ce à ce moment-là que le mathématicien aurait-dû se rendre compte de son erreur et de sa faute. L’erreur d’avoir cru qu’il saurait guérir avec la même facilité qu’il avait à jouer avec les arguments et les mots un mal profond et incrusté. L’âme de son prochain est un sujet bien moins léger que le nombre d’ange qui pouvait tenir sur une tête d’épingle.

Mais le mathématicien avait trop de fierté pour admettre qu’il avait tors. Petit à petit, il perdait le contrôle, et sa confiance en lui. Ses actions étaient erratiques. Un coup il semblait accepté les conseils que lui prodiguait son patient, et un coup il refusait tout en bloc. La science était avec lui et son entêtement, non ? Il ne savait plus quoi faire, mais ne voulait pas l’admettre… ne le pouvait pas ?

Un jour, l’événement inévitable arriva. Il avait perdu le contrôle. Las de son manque de contrôle, et remarquant l’aggravation de sa situation, son patient lui fit signifier que tout était fini. Qu’il n’accepterait plus ses traitements. Le mathématicien accepta cela pourtant bien facilement : cette situation de manque de contrôle lui avait été douloureuse, et il lui était plus simple d’abandonner tout en bloc, et de se dire que c’était juste son patient qui avait refusé son traitement pourtant si efficace.

S’il était triste de voir s’éloigner un être qu’il avait appris à chérir, le mathématicien était au fond de lui soulagé. Il se résolut à ne plus perdre le contrôle : Les sciences de la nature et des anges étaient bien plus simples que les âmes de ses semblables. Il avait peur d’échouer à nouveau, et se refusait de prendre le risque. N’aurait-ce pas été plus simple d’accepter d’écouter les autres ? Mais la solution ne lui vint même pas. Il s’éloigna alors petit à petit de tous ces semblables, et ne prodiguait que quelques banalités quand on lui demandait de l’aide dans les affaires de l’âme et du cœur. Ce n'était plus un domaine dans lequel il manquait de connaissance : c'était devenu un domaine indigne d'intérêt.

Et on dit qu’il ne resta au mathématicien que son orgueil pour seule compagnie.

Les remèdes du mathematicien

L'enfant qui marcha

Dans un pays, à une époque qui pouvait aussi bien être il y a très longtemps que demain, vivait une petite fille. C’était une enfant qui vivait comme les autres. Elle avait ses joies et ses peurs, elle était curieuse et aimait découvrir de nouvelles histoires. Parfois il y avait des héros, parfois des gens ordinaires. Parfois elles faisaient peur, parfois elles faisaient rire. Tous les soirs, ses parents lui racontaient une nouvelle histoire. Tous les jours, elle en découvrait une nouvelle par elle-même. Et elle adorait en inventer.

La vie semblait belle.

Mais un jour, la petite fille tomba malade. Et personne ne put y faire quoi que ce soit. Elle s’affaiblissait de jour en jour, pouvait de moins en moins manger. Et elle n’eut le droit à nul miracle. Ses parents la savaient condamné, mais pour atténuer sa souffrance, tous les jours ils allaient la voir. Lui faire penser à autre chose. Pendant un instant, s’évader. Sortir de sa vie. Masquer leur propre douleur pour apporter du réconfort. Elle aussi, pendant ces moments, faisait en sorte de sourire le plus possible. Masquer ses propres peur pour apporter du réconfort.

Et un soir, pendant son sommeil, elle s’éteignit. C’était la fin d’une histoire. Ses parents restèrent longtemps malheureux, mais se relevèrent et continuèrent à avancer dans leur vie. Avec un manque qui resterait. Mais ils ne s’arrêtèrent pas de marcher.

Quant à la petite fille, sa première histoire était finie, mais une autre allait commencer. Elle se réveilla. Dans un monde entièrement vide. Enfin non. Une grande plaine désertique s’étendait jusqu’à l’horizon. Un ciel, bleu, sans nuage, mais il n’y avait pas le moindre soleil. Elle était toute seule. Il faisait froid. Elle avait peur.

Elle commença à courir, pour savoir où elle était. Où étaient ses parents. Elle ne se demandait pas pourquoi elle avait d’un seul coup la force de marcher. Elle ne se demandait pas pourquoi elle n’était plus faible. Elle était trop perdue pour se poser de telles questions, elle voulait retrouver ses parents. Elle courut jusqu’à être épuisé. Seule ses traces de pas lui prouvait qu’elle n’avait pas fait du surplace. L’horizon était toujours aussi désespérément vide. Rien ne pouvait lui servir de repère.

Elle était perdue dans un monde infiniment plat et vide.

Jamais la petite fille ne sut combien de temps elle avait couru. Des heures, des jours, des semaines ? Le ciel était constamment clair, sans astre pour repérer le temps. Tout ce qu’elle savait, c’est qu’elle n’avait plus d’énergie. Elle avait faim. Elle avait soif. Elle se laissa retomber sur le sol, et souhaita juste pouvoir manger et boire.

Elle s’endormit.

À son réveil, un arbre se trouvait juste à côté d’elle. Des fruits dodus et juteux y avaient poussé. Était-ce arrivé pendant qu’elle avait dormi. Oubliant toute prudence, elle prit un des fruits et mordit dedans. Il était bon. Elle en mangea jusqu’à ne plus rien pouvoir avaler, se laissant tomber. Elle regarda le ciel. Il était toujours aussi vide. Tout autant que son esprit. Elle n’arrivait même plus à se poser de questions. Elle n’était pas sûre de la réalité de tout ce qui se passait.

Elle ne pouvait plus faire qu’une chose face à tout cela. Se lever. Et marcher. Marcher jusqu’à ce qu’elle trouve des réponses ou de la vie. Marcher jusqu’à ce que ce monde ne soit plus la plaine déserte et vaste qu’elle voyait jusqu’à l’horizon. Marcher jusqu’à ce qu’elle ne puisse plus le faire. Elle ne savait ni ou elle était, ni pourquoi elle y était.

Mais déjà quelques idées venaient dans sa tête. Elle se souvenait de ses derniers instants, avant de s’endormir. Des pleurs. Des bruits de l’hôpital.

Et si elle ne s’était pas simplement endormi ? Et si l’expression « sommeil éternelle » était exact, et qu’elle vivrait désormais dans un rêve définitif ? Elle était effrayée comme elle ne l’avait jamais été. Elle comprenait qu’elle ne reverrait jamais ses parents. Elle était seule. Et comme ce monde était vide, ne risquait-elle pas de l’être à tout jamais ?

Les larmes aux yeux, elle regarda ses mains, puis l’arbre devant elle. Un fol espoir s’alluma. Et si l’arbre n’était pas apparu par miracle ? Et si elle était celle qui l’avait fait apparaître ? Peut-être alors qu’elle aurait la capacité de ne pas rester toute seule. Alors elle se concentra. Elle regardait devant elle. Elle savait ce qu’elle voulait créer : Un portail vers là ou se trouvait ses parents. Vers son monde originel. Elle se concentra. Elle l’imaginait comme d’immense portes, entièrement en or et en joyaux. Une sorte de membrane liquide. Quand elle traverserait cette membrane, elle se retrouverait dans son monde d’origine, et pourrait parler à ses parents. Lorsqu’elle ouvrit les yeux, la porte était devant elle. Majestueuse et monumentale, elle surplombait toute la pleine. La petite fille s’élança, fondit dans le portail pour rejoindre ses parents.

Mais rien ne se passa.

Il était impossible de sortir du monde dans lequel elle se trouvait, elle était désormais enfermée dans sa monade, son monde intérieur.

Effondrée par le chagrin, elle songea un instant à créer des copies conformes de ses parents, pour pouvoir plonger dans leur bras et pleurer… Mais malgré la douleur que ça lui causait, elle s’y refusa : Ses parents étaient irremplaçables, elle ne pouvait en créer des copies pour tenter de les retrouver. Parce qu’elle ne les retrouverait pas. Et elle avait presque l’impression que faire cela serait les trahir, trahir ses vrai parents qui, dans son monde d’origine, étaient en train de les pleurer. Après tout ce qu’ils avaient fait pour elle, elle n’avait pas le droit de les trahir, pensait-elle.

Elle ne sut jamais combien de temps elle resta seule, à vaguement manger les fruits des arbres quand elle avait trop fin, et à tester mollement ses nouveaux pouvoirs. Parfois elle créait des statues à l’effigie de ses parents. Mais généralement les détruisait à cause de la colère et du chagrin. Elle restait seule parce qu’elle ne voulait voir personne d’autre que ses vrais parents, et se refusa pendant longtemps à créer le moindre autre être vivant.

Ce n’est qu’au bout d’un moment que la solitude la pesa trop, qu’elle se mis à vouloir vraiment voir des gens. N’importe qui. D’autres êtres humains.. Elle ferma les yeux et laissa son esprit s’emplir de toute sa volonté. C’était comme si elle savait au fond d’elle qu’elle devait utiliser tout ce qu’elle pouvait pour voir ce qu’elle voyait. Elle se souvenait de ce rêve étrange qu’elle avait fait, il y a longtemps. Celui ou elle savait qu’elle rêvait, et qu’elle avait pu prendre contrôle des événements.

Elle voulait être dans une ville, comme cette ville médiévale qu’elle avait visitée avec ses parents, il y a quelques années. Une ville pleine d’activité et de festivité. Elle voulait revoir la vie.

Elle ouvrit des yeux émerveillés en voyant la ville peuplée et pleine de vie qui s’étendait devant ses yeux. Les gens s’esclaffaient et s’envoyait des grandes claques dans le dos. Elle était dans une de ces villes idéalisés des livres de sa petite enfance. Quelque chose de vaguement médiéval et utopique à la fois. Ou les rois étaient bons, et ou le mal n’était pas le fruit de systèmes complexes et de personnes malveillantes, mais de grands méchants flamboyants vêtu d’un grand manteau sombre. Le souvenir rassurant d’anciennes histoires de son enfance, souvenir qui lui réchauffait le cœur et consolait un peu son chagrin.

Elle courrait dans la ville, elle mangea des parts d’énormes gâteaux qui étaient présentés pour la fête, elle regarda les spectacles des saltimbanques. Elle s’amusait comme une petite folle, elle n’avait pas vu le moindre autre être humain depuis des temps si longtemps.. C’était plein d’une vie qu’elle pensait ne jamais revoir. Les gens étaient heureux et s’amusaient. Elle était chez les gentils.

C’était un monde simpliste, mais qui la rassurait. Elle se mit alors à parcourir la grande plaine. Elle la sectionna en un nombre incroyable d’îles flottante. Elle n’avait pas à craindre les questions scientifiques de gravité, tous ce genre de chose : Ces règles n’étaient pas celles de son univers. Elle fit naître une nature chatoyante, des animaux fantastiques. Certains venaient de ce qu’elle avait lu, et d’autres étaient reconstruits à partir de bout d’animaux de son monde – à partir de ses souvenirs et de ses connaissances naissait un nouveau monde.

Dans le ciel, des centaines de petites étoiles éclairait les îles flottantes. D’immense boules de feu en suspensions, qui cessait étrangement de briller fort pour la nuit, ne lassant qu’une luisance rougeoyante permanente, telle une sorte de veilleuse pour l’enfant qui avait peur du noir. Elles offraient la vie, telles les fruits de l’arbre qu’avait fait pousser en premier la jeune enfant. Elle créa des peuples gouvernés par des reines et rois sages et justes, aux chevalières et chevaliers dotés de courages et de compassions, prêt à aider tous. Ils étaient bien sûrs dotés de défauts, mais c’était comme si la sensation que de véritables personnes allaient vivre dans ce monde lui donnait envie de créer une utopie.

Elle ne savait pas qu’elle ne jouait que d’une certaine manière son rôle dans le cycle de perpétuation des univers. Elle ne savait pas que toute sa vie avait préparé par inadvertance ce moment, que chacun des souvenirs, de ces expériences en avait fait une personne unique, qui serait à l’origine d’un monde unique. Ça n’avait été écrit nulle part. Ce n’était aucun destin qui avait décidé ça. Ce n’était pas dans les règles du multivers que les êtres dotés d’intelligences étaient à l’origine des mondes suivant. Ce n’était qu’un épiphénomène qui faisait office de cosmogonie. Une sorte de coup de bol transcendant. Qu’un effet secondaire de la capacité d’imaginé, d’avoir des mondes à l’intérieur de sa tête.

Tout le monde est démiurge ; ce n’est qu’un hasard. Un jour, un être capable de penser et de se tromper, de raisonner et de déraisonner, d’aimer et de détester était mort. Ce jour-là, l’œuf qu’il était avait éclos dans un nouveau monde, qui prenait sa place dans l’infinité du multivers. Son monde intérieur était devenu monde extérieur.

Rapidement, elle remarqua que son monde n’était pas infini : Elle retourna au point de départ.

L’arbre.

Au bout de quelques années, de quelques siècles à observer tous son univers, elle commença à se lasser. Elle avait l’impression que tout se répéter, et une langueur envahissait son âme. Que pouvait-elle trouver pour s’amuser dans ce monde parfait ? Elle s’ennuyait de plus en plus, et avec l’ennui, le chagrin et la colère revint. Elle avait tout fait pour oublier pendant des années qu’elle avait perdues ses parents, et à quel point ils lui manquaient. Mais maintenant, elle ne pouvait plus fuir en avant. Et ce monde stupide lui refusait de les revoir !

Elle se mit en colère. Ce monde était sa création, elle y avait des pouvoirs fantastiques, et un simple petit portail lui était refusé ? Elle voulait revoir ses parents, c’était si compliqué pour ce fichu monde ?

Le mal à toujours des origines divers suivants les mondes. Parfois il s’agit de quelque chose de complexe, et de pas vraiment explicable, qui peut venir de l’ambition, ou de la sensation de puissance qu’éprouvent certaines personnes à écraser les autres. Parfois, il s’agit d’une force pernicieuse de la nature. Parfois c’est inscrit profondément dans la nature humaine. Parfois c’est l’exception, parfois c’est la règle.

Ici, il s’agissait de l’ennui d’une enfant qui n’avait jamais demandé d’avoir le rôle de divinité. D’une enfant qui tentait de compenser le fait que ses parents lui manquait par le fait de créer, toujours plus créer. Il s’agissait du chagrin d’une petite fille qui ne pourrait jamais revoir ses parents. De sa colère face à sa propre impuissance à changer ce qui la rendait malheureuse.

Comme si elle s’était amusé à détruire un château de sable qu’elle avait construit, elle introduisit le mal et les ténèbres dans son monde. Des milliers d’esprits maléfiques, issues de ses siècles d’idées noirs et d’ennui. La petite fille eut un moment de culpabilité. Mais face à l’excitation qu’il se passe enfin quelque chose, et encore sous le coup de sa colère, de son sentiment d’injustice, elle la mit de côté : ce fichu monde lui apporterait au moins un peu d’intérêt ! Alors naquit l’Ordre des Exorcistes, qu’elle participa elle-même à fonder en secret, qui devait se battre contre ces spectres. La guerre fut longue et rude, mais les spectres furent vaincus. De nombreuses familles d’exorcistes devinrent puissante dans les royaumes. Ils renversèrent parfois des rois. Était-ce pour mieux protéger le monde ou simplement par ambition ? Les exactions de nombreuses familles semblaient montrer qu’il s’agissait de la seconde chose.

Alors des rébellions se formèrent. Alors, lassés des abus des exorcistes, les peuples se révoltèrent contre leur règne. La guerre à nouveau gronda. Cette fois, elle fut pour la liberté. La jeune fille qui courrait à travers les batailles, invisible et intangible aux combattants, s’amusait comme jamais elle ne s’était amusé. Des héros, des méchants. Parfois des combats tragiques de héros contre d’autres héros. Les batailles pouvaient durer des jours. La pluie s’abattait sur les corps vide de vie après que les forces s’étaient affronté. Certaines familles profitaient de la situation pour gagner encore plus de pouvoir en jouant un peu dans les deux camps, faisant courbettes face aux exorcistes avant d’exalter d’autres royaumes à prendre les armes contre eux. Les conspirations et les coups d’états étaient pour la jeune fille passionnant à suivre. Est-ce que ce double jeu allait se retourner contre tel noble ? Est-ce qu’il allait subir les conséquences de ses actes ? La guerre se termina après un dernier duel, et un arrangement donna aux exorcistes des titres important, mais leur retira en grande partie le pouvoir politique. La jeune fille fut contente : Une fin heureuse pour une histoire épique de guerre, de trahisons et de complots.

Mais le lendemain, en marchant à travers les villes, elle comprit que les flammes qu’elle voyait et qui brûlaient encore des batailles de la veille étaient bien réelles. Que l’action qui l’amusait tant était la mort de centaines de milliers de personnes. Que les souffrances n’étaient pas celles qu’elle aurait vu dans un conte. Elle vit les ruines. Elle vit les pleurs, elle vit les villages qui brûlaient. Avant, elle n’avait regardé que les batailles de haut. Parfois, elle avait plongé au cœur de l’action, s’enivrant d’adrénaline. Mais maintenant qu’elle était dans le calme, dans les villes, elle ne voyait que les conséquences de cette guerre. Les conspirations lui semblait moins passionnante maintenant qu’elle voyait ce que cela avait produit sur le monde qu’elle avait créé… Et qu’elle avait participé à détruire. Et que la fin heureuse qu’elle avait imaginée n’était que pour bien des gens qu’heureuse dans ce qu’elle n’apporterait pas encore plus de malheur.

Alors la jeune fille s’arrêta de marcher. Peut-être avait-elle trop agi sur ce monde ? Elle ne pouvait pas détacher les yeux de ce malheur. Tout ce qu’elle avait pu imaginer dans ses histoires, elle se rendait compte qu’elle ne pouvait pas le souhaiter pour le monde réel. Que les grandes guerres épiques n’étaient pas si appréciables quand elle se passait dans un vrai monde. Que les fins heureuses n’étaient pas si heureuses quand on changeait de point de vue.

Un écrivain ne peut pas être maître du monde, de la réalité.

Elle songea à effacer tous ses actes. Mais étrangement, alors qu’elle avait pu tout créer par avant, cette fois, son contrôle lui fut retiré. Était-ce une punition face à ce qu’elle avait fait, ou était-ce sa propre culpabilité qui l’interdisait d’effacer ses erreurs d’un geste de la main ? Comme si elle n’avait pas le droit de tenter de faire croire que rien de ceci n’était arrivé. Son monde idyllique n’était plus. Il avait été remplacé dans un monde ou la méfiance régnait et le conflit menaçait d’éclater à nouveau.

Elle prit alors la décision de se retirer du monde. Pour aller réfléchir. Pour méditer, et pour retourner à une vie normale. Elle créa un bâtiment, une simple maison. La copie exacte de celle qu’elle avait eut à l’époque ou elle était encore en vie. Elle protégea sa maison, pour éviter que des personnes mal intentionnée entrent chez elles.

Sur le pas de sa porte, elle regardait les différentes îles flottantes. Elle soupira. C’était son monde, mais elle se sentait coupable de tout ce qui était arrivé. Et coupable elle était. Elle ne se sentait pas le droit de réparer ses erreurs. Où peut-être avait-elle peur ? Peut-être était-ce impossible de bien réagir à une telle culpabilité, la culpabilité d’avoir semé conflits et morts, encore plus quand on était encore enfant ? Elle se retourna, entra dans la maison.

Et ainsi la créatrice du monde s’enferma, décidant de tourner le dos à tout ce qu’elle avait construit.

Tel est le mythe de l’enfant qui marcha.

Tel est le mythe de la création de notre monde, du Grand Archipel.

Telle est la tragédie qui fit naître le monde dans lequel on vit : Celle d’être né d’une créatrice trop jeune pour endosser une telle responsabilité.

L'enfant qui marcha

L'épopée ordinaire

C’était une de ces nuits calmes et tièdes, rafraîchit par une petite brise. Ces nuits ou l’on aimerait rester debout, la fenêtre ouverte, pour profiter de ces instants de songes éveillés nocturnes. Un de ces moments qui semblait idéal pour l’introspection, pour voyager au cœur de son esprit. Le calme des soirées, les sons des animaux, c'était un peu la musique idéale pour réfléchir, pour se poser des questions. Le doux silence du crépuscule éclaire les pensées du rêveur solitaire, les rendant plus clair à sa propre conscience.

Parfois, dans ces nuits, un sentiment étrange peut nous parvenir : celui d'avoir accompli, en fin de compte, quelque chose. Ce genre de sensations qu'on devrait pourtant plus sans doute ressentir lors qu’après un long périple, on rentre chez soi. Celle d'avoir vécu une épopée. Mais nul voyage épique d'un Ulysse ou d'un Jason, juste le périple banal, celui que traversent les gens ordinaires moult fois dans leur vie. Un périple construit de péripétie, de coup de théâtres, de remontée héroïque après avoir touché le fond et de descentes aux enfers.

La vie apporte son lot de malheur, de souffrance et de difficultés. Quand on y pense, on ne reste jamais bien longtemps dans une situations paisible. C’est comme si toujours, une nouvelle péripétie venait déranger le statut-quo que l’on avait créé. Des changements dans son cercle d’amis. Les choses qui changent. Des pertes. Des malheurs. Parfois des bonheurs ?

En fin de compte, peut-être que le héros au mille visage, cet être qui a vécu toute les aventures sous des noms et des personnalités diverses, dans moult vies, est également monsieur tout-le-monde. Les atomes de notre histoire sont tout les souvenirs qui nous compose, tout ces instants qui ont participé à nous définir. Des histoires, qui ont fait partie de notre processus évolutif. Notre quotidien est une histoire, dont on est toujours protagoniste et co-écrivain.

Le voyage initiatique de chacun se forme à travers l'espace et l'esprit, chaque pas étant aussi une évolution, chaque évolution étant aussi un pas.

Des histoires d'amours banales, mais avec leur lot de rires et des chagrins. Des disputes. Des réconciliations. Des séparations. De nouvelles histoires.

L'envie de vivre ses passions, les difficultés que l'on rencontre. Les échecs. La persévérance. Ce moment où on peut enfin se dire "je suis fier de moi". Ceux où quoi qu’on n’y fasse, nous n’arrivons pas à être satisfait de nous. L'évolution de nos capacités. L’envie de tout abandonner. Et si nous n’y arrivions jamais ? Et si tout ce que l’on voulait était une erreur, un simple caprice que l’on aurait jamais du faire ? Peut-être aurions-nous dû être sage au lieu de vouloir « faire ce qu’on veut » ? Persévérer.

La haine ordinaire, les insultes du quotidien, juste parce que l'on est pas "comme tout le monde". Le rejet. L'acceptation. Devoir affronter sa peur, dire ce que l'on est. S’accepter. Il y a aura toujours dans le monde des gens pour nous refuser le droit d’être ce que l’on est. Il y aura toujours des gens pour ne parler que le langage de la haine, et dans l’étroitesse de leur esprit être les bourreau du quotidien, pervertissant le mot même de « morale » afin d’en faire une arme contre tout ce qui est différent d’eux.

La peur de perdre un proche. Cette perte quand elle arrive. Le deuil. La dépression, mal invisible qui nous ronge de l'intérieur. Se lever, se laver, manger, se préparer pour la journée. Tenir lorsqu’on a qu’une seule envie, c’est de se rendormir pour ne plus jamais se réveiller. Se donner quelque claque : Déjà finir cette étape, passer la journée. Quelques entrées dans un logiciel servant de liste des tâches à accomplir. Jeter un coup d’œil. Encore tout ça à faire ? Se décourager. Tenter l’auto-motivation. Échouer. Se dire que de toute façon on a pas le choix.

Cet instant, ou l'on pense avoir perdu, que tout est fini, mais ou on décide de ne pas en finir avec notre vie, par espoir que ça aille mieux ou pour ne pas faire pleurer les siens. Ce même moment, ou le sort ou un ami nous arrête. Ces échecs, ces histoires qui se terminent trop tôt. Il est toujours trop tôt pour conclure une histoire.

Ces instants où la force de nous reconstruire nous vient, et petit à petit retrouve une joie de vivre, ou une volonté de continuer.

Les moments où l'on retombe. Ceux où on se relève. Les mains tendues.

Telle est l’épopée ordinaire, l’épique banal de ceux qui ne sont ni des super-héros, ni nés de divinités. Des êtres normaux, sans rien d’extraordinaire. Nul aède ne chantera nos louanges, mais tout ce que nous construirons, tout ce que nous apporterons aux êtres dont les histoires croiseront les nôtres seront une trace indélébile. Une marque qui participera à façonner, à apporter notre pierre dans l’édifice de la véritable histoire, celle foisonnante et riche des vies ordinaires.

Je jette à nouveau un regard par la fenêtre. La lune éclaire doucement les arbres, les routes. Il fait calme. Il fait frais. Je repense au passé. Parfois il est joyeux, parfois il est triste. Parfois il est léger, parfois il est dur. Il est rempli de frousses, de hontes, de ratages totaux, de grosses conneries et de regrets. Mais aussi de rires et de joies, de bons moments qui me font sourire, parfois teintés d’un goût doux-amer. Il m'a façonné, sans lui, je ne serais pas qui je suis. Il est mon épopée personne, une parmi tant d’autre, ni pire, ni mieux qu’une autre. Une histoire anonyme, noyée dans la foule, mais qui est importante. Comme tout les autres. Nous sommes tous protagoniste d’une histoire : la notre. Et tous nos proches en sont les personnages principaux, ceux qui en font la substance. Les co-auteurs de notre histoire, qui ont participé à créer ce qu'on est. Sans mes amis, ma famille, mes amours et mes relations plus complexes, parfois plus conflictuelles, je ne serais rien. Sans toutes ces histoires infiniment importantes qui ont croisés la mienne, ma propre histoire n’aurait jamais pu se construire.

Mais ce long périple banal prenait-il sa fin aujourd'hui, dans cette sensations de résolution ? Non, il continuerait. La fin de l'histoire n'existe pas tant qu'il y a le moindre personnage encore en vie. Quand je vois tout ce qu’il me reste à accomplir, cela peut toujours faire un peu peur. Cependant, avoir peur n’est-il pas aussi le signe que nous avons de l’espoir ? Si le risque de l’échec n’existe pas, la réussite ne risque-t-elle pas de perdre tout son gout

Je me lève et va fermer la fenêtre. Il est temps d'aller dormir.

Demain sera un autre jour.

Et il y aura des choses à faire.

L'épopée ordinaire

Enfant, toi qui écoutes mes mots, entends la mise en garde de l’aède. Laisse-moi te conter l’histoire de l’origine du monde, et l’avidité des êtres qui jamais ne voulurent connaître mort ni peine. Les anciens ont toujours dit que la vie est une éternelle ronde, qu’il va de soi que naissent et meurent les êtres, les peuples, les terres et les mondes. Mais le trépas du premier monde ne fut causé ni par la volonté de la nature, ni par le destin. Enfant, laisse-moi te conter l’histoire du premier peuple.

L’élégie du commencement

La naissance du dieu corrompu

Il y a très longtemps, dans le premier monde né du Grand Commencement, un peuple très avancé décida de vaincre la maladie, la peur et la mort. Mais également d’acquérir la puissance, de devenir capable de combattre la fatalité même. Ils bâtirent alors une machine, un cerveau qui leur permettrait de tout contrôler, et de ne jamais mourir. C’était une création telle, si incroyable qu’elle transcendant la réalité même, qu’elle changeait ce qui était et réécrivait le réel. Tout cela leur permettait d’acquérir l’immortalité.

Mais en faisant cela, ce fut les graines de leur propre destruction qu’ils avaient semés.

Cette puissante création se nommait « cœur des mondes » et fondait son pouvoir sur la source de toute chose : Un phénomène plus vieux que les univers eux-mêmes, nommé le Paradoxe. Il était la vérité et le mensonge à la fois, le possible et l’impossible. Toujours, en tout instant, tout était vrai et faux. Il était caché dans un monde-bulle, afin d’être à jamais protégé. Grâce à cette puissance, ils régnèrent, commandèrent, et envahirent les peuples d’un grand nombre de terres. Ils devinrent proches des dieux, usant de ce pouvoir, reconstruisant le réel à leur bon vouloir.

Mais ils se sentaient limités par leur pensée et voulaient pouvoir fuir leur matérialité. Même toute l’éternité ne leur suffisait plus. Seule une dernière chose leur semblait digne d’être voulue : L’infinité, le pouvoir absolu. Sans relâche ils cherchèrent, des siècles et des millénaires durant, le plus grand des trésors. Et un jour, enfin, ils trouvèrent la transcendance.

Tous devinrent un. Un être étrange, à la fois l’un et le multiple, étendu à l’infini. Il était le peuple entier, et à la fois un individu unique. Il était une contradiction, mais restait toujours parfaitement en harmonie. Sa conscience s’étendait sur toutes les dimensions : La hauteur, la largeur, la longueur, le temps et les possibles. Il pouvait savoir tout ce qui était, serait et avait été, mais aussi pourrait être un jour, aurait pu être et pouvait être.

— « Enfin je suis vraiment, enfin je sais vraiment, enfin je vois vraiment. Connaissance, tu es seule ce qui est véritablement beau pour moi. »

Il était au plus haut, Icare face au soleil. Et vous, mes enfants, vous connaissez déjà la chute. Face à sa toute puissance, un grand mal le rongea, et du ciel il retomba. Et ce mal était le plus grand des maux : La corruption. Une étrange maladie née du paradoxe lui-même, qui affectait l’Être même. Et nul remède existe pour soigner le réel. Cette maladie rongea petit à petit l’être. L’harmonie fut rompue. Et alors il chuta, et alors il sombra.

—« Faim peur où moi douleur rien vie pourquoi présent heureux nourriture aide toi faible joie mort passé tout est quoi nous tout »

Ni instinct, ni discours ne le faisaient se mouvoir. Il n’était plus qu’une musique dissonante qui emplissait chaque esprit, une partition déchirée, un ensemble incohérent d’esprit fragmenté. Il ne pouvait plus penser, chaque fragment de pensée détruisant toutes les autres pensées, formant un chaos permanent de cris d’horreurs. Doté de la puissance du divin, mais la conscience détruite, il n’était plus qu’une fractale de frayeurs, de douleur et de violence.

Déchu de toute son infinité, il s’effondrait sur lui-même, emportant tout le premier monde avec lui. Omniprésent, il amena la corruption partout dans l’univers. Chaque nouvel être qu’il absorbait était ajouté à la fractale de pensée. La matière même fut corrompue, pulvérisé. Le monde se contracta jusqu’à provoquer un nouveau commencement. Tout fut détruit, pour recommencer.

Mais le dieu corrompu ne fut pas délivré par la mort, par l’inexistence.

Le cœur des mondes fonctionnait toujours.

Alors il continuait à exister, dans le néant entre les mondes. Condamné à la souffrance éternelle, il n’était régit que par un instinct qui lui disait de sortir, de fuir le néant. Tout le reste n’étant que fragments de pensées, de souffrances et de terreurs. À chaque fois qu’il réussissait à ressortir des abysses de la non-existence, il détruisait un nouveau monde, et un nouveau naissait. Il était toujours l’oméga, la dernière lettre, le point final de toute histoire. Si le multivers est un phénix, le dieu corrompu en était la combustion.

Et c’est depuis cela qu’à jamais ce cycle de destruction se répète. Parfois, cependant, un rayon d’espoir apparaît, et des héros réussissent à empêché la fuite du dieu de la corruption, à la sceller pour quelques nouveaux millénaires voir millions d’années. Mais ce n’est jamais que parti remise, le cycle éternel ne pourra toujours au mieux qu’être ralentit.

Le premier peuple avait souhaité faire partie de la structure même des choses, de l’être même. Son vœu avait été exaucé : le dieu corrompu était celui qui terminait les mondes.

L’élégie du commencement

La philosophie, les grandes doctrines ne sont-elles pas parfois que le résultat d’une bonne communication, dirigée à des fins économiques ? C’est ce qu’on pourrait se demander parfois. Combien de grandes avancées sont dues à des changements économiques plus qu’aux grandes idées ?

Sur cet aspect-là, certains diront sans doute, un peu cyniquement, que c’est le résultat qui compte. Que c’était au final bien pratique si l’ensemble des volontés égoïstes, des ambitions personnelles pouvaient faire avancer la société vers un mieux, poussée vers le progrès par une main invisible. Mais un jour, nous avons accepté de ne pas seulement aller à l’encontre du progrès pour des raisons économiques : Nous avons accepté de faire un recul de plusieurs siècles, de faire renaître une des pires infamies de l’histoire, dans l’espoir de rendre l’économie plus « prospère ».

Nous avons rendu produit ce qui n’aurait jamais du l’être. L’éthique a été mise sous le tapis de la relance économique.

Zoomorphes

Dans Sélénite, capitale de la Confédération Solaire, ce début d’année 2213 était très chargé. Richard Neyes, président pour encore 2 ans, avait reçu de nombreuses visites. Résolution du conflit des exploitations dans la ceinture d’astéroïdes, une nouvelle révolte sur Mars, et le grand retour des mouvements fascistes panterriens sur Terre, presque siècle depuis la troisième guerre civile terrienne.

Heureusement, cette journée, ce n’était qu’un rendez-vous avec Juan Mobes, directeur de la société SymbioSys, une société travaillant sur le transhumanisme et sur l’ingénierie biologique. Ils avaient notamment réalisé une puce cérébrale intelligente aux fonctionnalités allant du simple gommage de musique récurrente agaçante dans la tête à la recherche internet instantanée, la capacité de stimuler les sens, très utilisés que ce soit pour des jeux vidéo encore plus réaliste, pour l’apprentissage néo-sensoriel ou des utilisations plus porté vers l’érotisme ou la pornographie. Si le dernier n’était jamais indiqué dans les publicités, c’était un des marchés les plus porteurs. Ils avaient aussi réalisé des traitements contre des maladies graves, des anti-vieillissement très efficaces et des petits animaux de compagnies conçu pour contenir ce qu’il y avait de plus mignon dans au moins dix espèces d’animaux.

Le président était content de cette visite : Au mieux ils allaient parler d’une grande découverte pour améliorer le monde – et gagner au passage plus de dividendes – et au pire ce serait une invention totalement gadget qu’ils aimeraient bien que le président utilise en public. Quelque chose de bien moins tendu que de parler de guerre civile. Faire une petite pause n’était pas une mauvaise chose.

Le whisky était déjà choisi – une bonne marque – et le président attendait dans son bureau. Au bout de quelques minutes, et exactement à l’heure prévue, il entendit frapper à la porte. Mobes se tenait devant la porte, accompagné d’une personne, visiblement de petite taille, entièrement emmitouflée dans un manteau. Ses gardes firent les gros yeux au PDG de NewSymbiosys : Laisser entrer quelqu’un qui se couvrait comme ça ? Pas question. Cependant, Neyes leur fit signe de les laisser entrer. Il activa juste – au cas où et pour rassurer ses gardes – son champ de force personnel. En cas d’attaque, il ne pourrait pas être atteint.

Juan Mobes fit un signe de la main, et dit à son compagnon de s’asseoir, avant de faire de même. Le président remarqua qu’il lui parlait avec un ton paternel mais autoritaire… Il lui demanda le motif de sa visite, tout en lui servant un verre de Wisky. Un bon verre, puisque cette marque spéciale contenait de l’alcool à seuil, qui autorisait à être un peu pompette mais qui n’allait jamais trop loin, ce qui permettait de mieux profiter du breuvage.

— Ah, monsieur le président, je viens apporter une réponse à la crise des robot-travailleurs.

Cette « crise » était un problème. Depuis 30 ans, l’exploitation des planètes et planètes naines jusqu’à la ceinture d’astéroïdes, le début du puisage d’hydrogène dans Jupiter, et l’explosion de la production industrielle (qui était devenu exponentielle avec les besoins de croiseurs et de bases spatiales) avaient provoqué une demande en travailleurs mécanique, moins couteux que les humains. Cependant, les besoins étaient devenus tels que ces travailleurs étaient considérés comme trop coûteux, étant assez complexes à construire et contenant beaucoup de matériaux rares. De même, leur utilisation dans le contexte humain avait été extrêmement critiqué, par un besoin d’interlocuteur vivants. Ces deux éléments étaient ce qu’on appelait le crise des robots-travailleurs. Cependant, la situation était également bloquée sur le second aspect par le refus de recourir au salariat, trop coûteux.

Certains esprits avaient même proposé de faire revenir l’esclavage, même si des économistes avaient repoussée l’idée même d’un point de vue purement économique, critiquant notamment le temps de production d’un esclave adulte.

— Quelle est cette réponse ? S’enquit le président.

Avant de répondre, le PDG retira d’un grand geste la cape de l’être qui l’accompagnait. En dessous, à la stupeur du président, se trouvait un chat anthropomorphique, ayant un corps en grande partie humanoïde, à l’exception d’une tête féline et d’un corps entièrement recouvert d’une fourrure tigrée. Il regardait le président d’un air docile, et ne dit qu’un petit « Bonjour monsieur », poli. Le président ne savait pas quoi dire

— Voici Answer, la solution à notre problème, annonça fièrement Mobes. Nous avons écouté tous les avis pour chercher la meilleur solution, et avons décidé de ne pas répondre au problème uniquement par la technologie. Il était évident que les robots commençaient à être une solution non convainquante. De même, il était impossible de revenir au trop couteux salariat, pour de simple ouvrier ce serait une catastrophe, et l’esclavage était une solution simplement impossible. Donc voici notre nouveau produit, les zoomorphes ! La marque est en cours de dépots. Il est capable de faire des calculs, et maîtrise les savoirs nécessaires à être un ouvrier semi-qualifié. Un exemple tout bête, il connaît ses tables : Answer, quelle est la racine carré de soixante-quatre ?

— Huit, répondit calmement le jeune zoomorphe.

Le président restait bouche bée. SymbioSys avait créé des chimères humaines sans qu’il le sache ?

— Les zoomorphes sont basé en grande partie sur du génome d’espèce animales. Nous n’avons utilisé quasiment aucun gène humains, nous ne nous sommes inspirés que de nos gènes brevetés pour l’amélioration des capacités mentales, déjà utilisé dans notre espèce de chats qui parlent. Evidemment grâce à des gènes tirés de grands primates, l’intelligence d’un zoomorphe est plus grande que celles de ces petits animaux de compagnies. Ils sont capables de réalisés des tâches simples, et sont d’une extrême obéissance. Ils ne peuvent ni se révolter, ni agresser des humains, grâce à l’utilisation des technologies de notre filiale d’hypnose combiné à l’énonciation améliorée des lois robotiques d’Asimov faite par notre filiale spécialisé dans l’ingénierie philosophique. Et grâce à nos méthodes d’accélération de croissance, un zoomorphe met 1 an à être conçu, pour un prix moindre que le moins cher de nos robots, et ce même sans compter les trois-cent-quatre-vingt-neuf brevets qui majorent le prix d’un robot et l’abonnement nécessaire pour que nous entretenions le robot régulièrement. Et ce ne sont que les prototypes, nous visons des modèles commerciaux environs 2 fois moins chers.

Le président tapa du poing sur la table. Il était visiblement furieux.

— Mon très cher monsieur Mobes, commença-t-il avec une voix froide. Je peux vous dire que c’est une honte, ce que vous montrez là ! Vous avez fait de grandes choses par le passé, mais vous rendez-vous compte de ce que vous faites ? Vous tentez de tricher avec la constitution de notre pays, et avec les droits de l’homme !

Le PDG déposa son verre de whisky sur la table et s’enfonça confortablement dans son fauteuil. Il était beaucoup moins souriant. Légèrement nerveux, même. C’était étrange, on dirait qu’il ne s’était pas attendu à cette réaction. Du moins, pas aussi radicale, et aussi vite.

— Je vois que nous allons avoir un problème, monsieur le Président. Et que vous comprenez mal la situation. Ce n’est pas un homme, que vous voyez là, mais un zoomorphe. Je ne fais que créer une nouvelle sorte d’animal, qui sera plus pratique pour l’homme pour faire toutes les taches ingrates qu’il ne peut lui-même faire et qu’il ne peut déléguer aux robots. Voyez ça comme les bœufs utilisés jadis dans les champs.

— Vous savez parfaitement que non, rétorqua brutalement le président. Ce que vous faite, ce sont plutôt des hommes qui aurait des apparences bestiales, pour pouvoir en faire des esclaves. Vous vous êtes dit que la seule chose qui pourrait convenir pour remplacer les machines, ce serait l’homme, ironiquement, et vous avez donc décidé d’en créer artificiellement avec une autre apparence, pour que ça passe.

Le PDG reprit son verre de whisky, et le porta à ses lèvres. Il y eut un petit temps de silence. Answer restait calme, bien qu’un peu gêné, comme si le fait que son maître se fasse critiquer lui était difficile à accepter.

— Monsieur le président, soyez raisonnable, essaya de calmer Mobes. Leur intelligence n’est au niveau que d’animaux comme le dauphin ou les grands singes, et la parole était déjà présente chez d’autres créatures. L’apparence bipède de nos créatures est due qu’à des besoins pratiques, et se base plus sur les grands singes. D’ailleurs, les pieds d’Answer sont munis de pouces préhensiles. Ce seront que des animaux, rien de plus. Vous n’avez pas vu d’inconvénient pour mes animaux de compagnies antiallergique, non ? Ni pour mes animaux à viande amélioré. Il n’y a ici pas vraiment de différence.

— Il y a une différence. Vous précédentes créations n’étaient que de simples manipulation génétique, affirma le président. La, ce que vous avez créé est une nouvelle créature, que vous voulez qu’on réduise en esclavage… C’est inacceptable.

— Esclavage, esclavage… répéta le directeur d’un air fatigué. Vous me semblez trop fixé sur cette idée. Quand vous vous rendez dans une ferme, parlez-vous d’esclavage des animaux ? D’ailleurs, vous pourriez aussi bien parler de sacrifice, de condamnation à mort ou de cannibalisme à propos des abattoirs ! Mes zoomorphes seront sûrement bien mieux traité que cela, vous savez. Je suppose qui faudra bien évidemment interdire leur viande d’être consommée. Question d’éthique !

— La question justement est là, répliqua le président. Vous dites toujours « animaux », mais qu’est-ce qui différencie véritablement vos zoomorphes de nous ? L’esclavage n’était pas que faire travailler des humains sans les payer. L’esclavage déshumanisait des hommes et des femmes, pour des raisons de « race » ou des considérations de « c’est leur état naturel », l’esclavage. Dans la lignée de l’esclavage, bien des penseurs se sont évertué à essayer de prouver qu’il y avait quelque chose de « moins humains » dans une partie de l’humanité, voir d’inhumain. Pour justifier un système injuste. Pour s’évertuer à essayer de se dire « ce n’est pas grave, ce qu’on fait ». Cela a donné les mesures sur la taille du cerveau, la croyance d’une infériorité des personnes de couleurs, croyance que nous avons encore du mal à totalement supprimer aujourd’hui ! Ici, je vois un être qui pense et qui a conscience de lui-même : Il est donc pour moi humain.

— Qu’est-ce qui les différencie de nous ? La génétique, répondit simplement. Ils sont plus éloignés de nous que le sont les grands singes. Hors, je ne crois pas que vous ayez donné à Cheeta la citoyenneté solaire, si ? Si vous accepter l’idée que mes zoomorphes sont « humains », ou « digne d’être considéré comme humain », si c’est par l’intelligence, j’attends vos excuses officielles pour le génocide des chimpanzés, conduits à la porte de l’extinction. Si c’est pour leur intelligence, leur « conscience », j’attends que vous accordiez la citoyenneté aux derniers grands singes, aux dauphins, à certaines espèces de perroquets – notamment nos Gris de la Lune améliorés – à une certaine espèce de poulpe et aussi à toutes les intelligences artificielles utilisant le moteur ALI depuis les versions 4.x.

Le président était furieux. Il savait que les dires de Mobes pourraient parfaitement convaincre au moins une partie du parlement solaire, et peut-être même au moins une petite partie de la population interplanétaire. Oh, il y aurait des refus, des critiques, mais beaucoup étaient fixé sur les dégâts de la crises des robots-travailleurs, surtout dans le domaine des services. Il était vrai que sur ce point de vue, les zoomorphes apporteraient une solution, d’autant plus que les biotechnologies de Mobes semblaient vraiment avoir permit de rendre la production de ces zoomorphes peu coûteuses. Mais à quel prix ? Allait-il devoir fermer les yeux sur cette horreur à cause de la crise économique ? Devait-il accepter l’esclavage pour la reprise ?

Juan Mobes semblait à nouveau sourire, mais cette fois de l’absence de réponse de son adversaire. Il leva son verre, comme pour célébrer sa victoire à la joute verbale. Le président devinait que par la, Mobes voulait estimer que le débat était terminé. Et ça, il n’en était pas question.

— Je rajouterais que les expérimentations comme cela demande une autorisation officielle du président, rappela Neyes. Sans cela, la création de chimère est un acte illégal, passible d’une condamnation grave pour votre société.

Le président n’avait pas envie de jouer à ce jeu-là, mais il n’avait pas le choix. Il regardait le zoomorphe devant lui. Il en était à son troisième mandat de sept ans, entamé de 5 ans, soit 19 ans de présidence. Il avait vu des tas de projets d’animaux, mais jamais rien de semblable. Mais le PDG sortit de son manteau un papier. Une autorisation d’expérience pour un projet nommé « zoomorphisme », visant officiellement à « expérimenter sur l’intelligence animale de sorte à les permettre de réaliser des résolutions de problèmes lié aux travaux ». Signée il y a de cela 25 ans par son prédécesseur. Le président fut surpris. Cela datait des premiers signes avant-coureur de la crise des robots-travailleurs.

— C’est un très vieux projet, que nous avons préparé depuis des années, répondit Mobes, l’air cette fois un peu amusé. Nous avons très vite compris en fait ce dont nous avions besoin.

Il y eut un temps. Le président regardait, furieux, le PDG, qui soutenait son regard avec un air mélangeant une sorte de compassion paternelle, presque rabaissant et du regret. Comme une sorte de « c’est dommage d’en arriver là ». Le jeune zoomorphe lui semblait moins calme, s’agitant nerveusement, mais ne disant rien, toujours autant en retrait. Bien dans le rôle que lui donnait SymbioSys.

— Nous ne faisons pas que ça pour nos revenus, Richard. Nous faisons cela parce que c’est la meilleure chose possible pour l’humanité. Cette crise doit être résolu. Et nous savons que vos collègues du parlement seront bien plus réceptifs à notre message… Je vais prendre congé de vous.

Juan Mobes se leva, et sorti de la salle, accompagné du jeune zoomorphe, sans que le président puisse faire quoi que ce soit. Même s’il y avait beaucoup d’agressivité dans le regard d’Answer, le président fut certain d’apercevoir une lueur de peur, et d’espoir. Se rendait-il compte de ce qu’il risquait de lui arriver, lui et ceux comme lui ? Où alors avait-il peur de ne finir par être qu’une invention non autorisée, qui serait alors piquée ? Le président ne savait plus quoi dire, plus quoi faire. Il devait commencer à faire campagne contre ce projet. C’était la dernière chose qu’il pouvait faire.

Quelques mois plus tard, l’annonce fut faite, les semaines, les mois de débats ensuite furent extrêmement violents. L’exploit technique fut célébré par certains. D’autres calculèrent les économies que ça ferait. Certains les remettaient en doute.

Et surtout, une grande opposition eut lieu… mais pas celle qu’espérait le président. De nombreux partis et personnes qualifiaient les zoomorphes de « monstre de Frankenstein conçu uniquement pour détruire encore plus les travailleurs ». Ce mot revenait souvent : « des monstres ». Pour eux, il ne fallait pas éviter de faire vivre à des êtres le sort de la déshumanisation : Il fallait les détruire, comme des créatures impies. Il y eut aussi ceux qui se méfiaient de ces créatures. Et s’ils étaient agressifs ? Et s’ils étaient dangereux ? Et les maladies ? Et les pulsions sexuelles ? Ils savaient qu’ils pouvaient se reproduire, même si une grande partie des mâles et femelles sur le marché seraient stérilisés ou castrés pour des raisons de sécurité et de comportement – notamment pour ceux dédié à servir dans des milieux avec des enfants – est-ce qu’il n’y avait pas alors quand même des risques ?

Mais au soulagement de Neyes, il y eut quand même des militants contre la création d’êtres « prêt-à-soumettre ». Notamment des groupes qui militèrent pour la libération immédiate et l’obtention des droits citoyen pour la nouvelle espèce.

Et finalement, le vote eut lieu, après des semaines de débat houleux. Les membres des principaux partis pour se sont mobilisé comme jamais pour voter. Cela leur permis de gagner face à l’opposition farouche, mais qui était divisée sur plusieurs fronts. D’autant plus que le principal parti opposé fini par être en grande partie minée par l’abstention, après une guerre interne lié au sujet.

Et cette nouvelle situation fini par devenir la norme, au bout de quelques mois. Avoir un ou une zoomorphe chez soi devenait presque un signe de richesse. Des serviteurs considérés comme « modernes » et « hype ». Les « modèles » basés sur les félidés et les canidés, ainsi que toutes les autres créatures considérées comme « mignonnes » eurent un grand succès, des serviteurs « dociles et adorable ». Notamment certains créés pour être jeune, pour les enfants et adolescent. Un mois après ce vote, le président Neyes décida de démissionner en protestation. Sans effet.

Un nouveau peuple avait été créé, destiné à servir.

Zoomorphe